Un mot, un poème: la critique, « Le chien et le flacon », Baudelaire.

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Un mot, un poème: la critique. « Le chien et le flacon », Baudelaire, Petits poèmes en prose (1869).

 

Le Chien et le Flacon

« — Mon beau chien, mon bon chien, mon cher toutou, approchez et venez respirer un excellent parfum acheté chez le meilleur parfumeur de la ville. »

Et le chien, en frétillant de la queue, ce qui est, je crois, chez ces pauvres êtres, le signe correspondant du rire et du sourire, s’approche et pose curieusement son nez humide sur le flacon débouché ; puis, reculant soudainement avec effroi, il aboie contre moi en manière de reproche.
« — Ah ! misérable chien, si je vous avais offert un paquet d’excréments, vous l’auriez flairé avec délices et peut-être dévoré. Ainsi, vous-même, indigne compagnon de ma triste vie, vous ressemblez au public, à qui il ne faut jamais présenter des parfums délicats qui l’exaspèrent, mais des ordures soigneusement choisies. »

Charles Baudelaire, Petits poèmes en prose, 1869

 

Ce poème, malgré sa simplicité apparente, a suscité de nombreuses interprétations différentes: poème romantique, pastiche d’une fable de La Fontaine…

Plus prosaïquement, Baudelaire semble donner une définition de la critique, et régler ses comptes avec elle. L’archétype du chien fidèle dans le premier paragraphe signale une critique suiveuse, attirée par la moindre chose, sans discernement, sans conscience. La répétition du déterminant possessif « mon » indique l’emprise première de l’artiste sur la critique. L’artiste crée, et le critique dépend de la création  de l’artiste.

Cependant, Baudelaire ne cache pas l’utilité de la critique pour séduire le public. En effet, il présente l’artiste, le poète comme un vendeur, un publicitaire cherchant par tous les moyens à attirer « le chaland », le critique pour se faire connaître: « approchez et venez respirer un excellent parfum acheté chez le meilleur parfumeur de la ville. » Le parfum est évidemment le poème, le parfumeur est le poète.

La métaphore filée canine se poursuit dans le deuxième paragraphe. La critique « aboie », elle ne parle, ni n’argumente. L’attaque violente de l’auteur des Paradis artificiels est marquée par l’expression péjorative « pauvres êtres », ou l’animalisation à travers des postures ridicules: « frétillant de la queue », « son nez humide ». Le manque de considération pour les critiques se voit enfin dans la périphrase « indigne compagnon de ma triste vie ».

La compréhension du poème se dévoile dans la dernière phrase: « vous ressemblez au public ». C’est la critique qui ressemble au public. C’est elle qui l’incite à suivre un artiste, à le lire, à l’apprécier. Cependant, Baudelaire méprise le goût de la critique et du public: « à qui il ne faut jamais présenter des parfums délicats qui l’exaspèrent ». Ainsi, la critique et le public paraissent incapables d’aimer des œuvres esthétiques et importantes, mais seulement « des ordures », des œuvres laides et insignifiantes.

Baudelaire nous fait part ici de sa frustration personnelle, mais nous livre aussi une leçon sur l’art et sur l’accueil qui lui est réservé. Une œuvre vaut-elle par sa seule popularité? Ou par la reconnaissance des critiques officiels?

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