Un mot, un poème: la Bérézina, premier mouvement de « L’Expiation », Les Châtiments, Victor Hugo, 1853.

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Un mot, un poème: la Bérézina, « Expiation », Les Châtiments, Victor Hugo, 1853.

Dans ce recueil de Victor Hugo, de nombreux poèmes sont consacrés à la critique de Napoléon III, mais certains aussi à l’éloge de Napoléon Ier (souvent d’ailleurs pour comparer le grand homme à son héritier honni par Hugo). Ici, Hugo dépeint une armée et un empereur encore grands dans la terrible défaite. Ce premier mouvement du poème consacré à la catastrophe de la campagne de Russie (1812) est empreint d’un romantisme qui contemple le début de la fin d’une époque, d’un monde, d’un rêve. (Interprétation après le long poème).

 

L’EXPIATION

 

I
Il neigeait. On était vaincu par sa conquête.
Pour la première fois l’aigle baissait la tête.
Sombres jours ! l’empereur revenait lentement,
Laissant derrière lui brûler Moscou fumant.
Il neigeait. L’âpre hiver fondait en avalanche.
Après la plaine blanche une autre plaine blanche.
On ne connaissait plus les chefs ni le drapeau.
Hier la grande armée, et maintenant troupeau.
On ne distinguait plus les ailes ni le centre.
Il neigeait. Les blessés s’abritaient dans le ventre
Des chevaux morts ; au seuil des bivouacs désolés
On voyait des clairons à leur poste gelés,

Restés debout, en selle et muets, blancs de givre,
Collant leur bouche en pierre aux trompettes de cuivre.
Boulets, mitraille, obus, mêlés aux flocons blancs,
Pleuvaient ; les grenadiers, surpris d’être tremblants,
Marchaient pensifs, la glace à leur moustache grise.
Il neigeait, il neigeait toujours ! La froide bise
Sifflait ; sur le verglas, dans des lieux inconnus,
On n’avait pas de pain et l’on allait pieds nus.
Ce n’étaient plus des cœurs vivants, des gens de guerre
C’était un rêve errant dans la brume, un mystère,
Une procession d’ombres sous le ciel noir.
La solitude vaste, épouvantable à voir,
Partout apparaissait, muette vengeresse.
Le ciel faisait sans bruit avec la neige épaisse
Pour cette immense armée un immense linceul ;
Et chacun se sentant mourir, on était seul.
— Sortira-t-on jamais de ce funeste empire ?
Deux ennemis ! le czar, le nord. Le nord est pire.
On jetait les canons pour brûler les affûts.
Qui se couchait, mourait. Groupe morne et confus,
Ils fuyaient ; le désert dévorait le cortège.
On pouvait, à des plis qui soulevaient la neige,
Voir que des régiments s’étaient endormis là.
Ô chutes d’Annibal ! lendemains d’Attila !
Fuyards, blessés, mourants, caissons, brancards, civières,
On s’écrasait aux ponts pour passer les rivières,
On s’endormait dix mille, on se réveillait cent.
Ney, que suivait naguère une armée, à présent
S’évadait, disputant sa montre à trois cosaques.
Toutes les nuits, qui vive ! alerte ! assauts ! attaques !

Ces fantômes prenaient leur fusil, et sur eux
Ils voyaient se ruer, effrayants, ténébreux,
Avec des cris pareils aux voix des vautours chauves,
D’horribles escadrons, tourbillons d’hommes fauves.
Toute une armée ainsi dans la nuit se perdait.
L’empereur était là, debout, qui regardait.
Il était comme un arbre en proie à la cognée.
Sur ce géant, grandeur jusqu’alors épargnée,
Le malheur, bûcheron sinistre, était monté ;
Et lui, chêne vivant, par la hache insulté,
Tressaillant sous le spectre aux lugubres revanches,
Il regardait tomber autour de lui ses branches.
Chefs, soldats, tous mouraient. Chacun avait son tour.
Tandis qu’environnant sa tente avec amour,
Voyant son ombre aller et venir sur la toile,
Ceux qui restaient, croyant toujours à son étoile,
Accusaient le destin de lèse-majesté,
Lui se sentit soudain dans l’âme épouvanté.
Stupéfait du désastre et ne sachant que croire,
L’empereur se tourna vers Dieu ; l’homme de gloire
Trembla ; Napoléon comprit qu’il expiait
Quelque chose peut-être, et, livide, inquiet,
Devant ses légions sur la neige semées :
« Est-ce le châtiment, dit-il, Dieu des armées ? »
Alors il s’entendit appeler par son nom
Et quelqu’un qui parlait dans l’ombre lui dit : Non.

Les six premiers vers insistent sur la situation désastreuse de la retraite. L’élément climatique l’emporte sur tout le reste comme le marque la répétition « Il neigeait » (v.1 et 5). Ce monstre de froid impose sa blancheur, théâtre glacial de la débâcle. Les vers suivants dépeignent une armée en lambeaux, au désespoir, qui a perdu sa discipline et sa rigueur militaire, perdue et affaiblie dans ce désert de glace: « Hier, la grande armée et maintenant troupeau. »
La mort, la grande faucheuse s’insinue à partir du vers 10 « Les blessés… », vers 11 «  les chevaux morts… ». Les armes et munitions sont sans effet face au froid, atones « Boulets, mitraille, obus mêlés aux flocons blancs ». Les armes sont comme assourdis par la neige. Les hommes les plus durs semblent perdus: « …les grenadiers surpris d’être tremblants » (v.16)
Puis jusqu’au vers 28, l’impression d’un enterrement règne. La mort rôde: « Ce n’étaient plus des cœurs vivants » (v.21). La scène macabre se poursuit silencieusement: « muette »(v.25). Les participants paraissent assister à leur propre mise en bière : « Une procession d’ombres sous le ciel noir »(v.23), « Pour cette immense armée, un immense linceul; »(v.27). La cohésion de groupe est remplacée par la solitude dans la mort: « La solitude »(v.24), « seul »(v.28). La situation semble irréelle, car l’ennemi n’est pas palpable, n’est pas humain, l’ennemi, c’est le froid.
Au vers 29, un changement de tonalité s’opère. La description pitoyable de la grande armée provoque une question rhétorique (on connaît déjà la fin de la retraite de Russie) qui annonce le tragique: Sortira-t-on jamais de ce funeste empire? ». Le destin fatal est inéluctable. De plus, Hugo se pose presque comme un témoin direct avec le «- « et le « on » qui l’englobe dans la grande armée. Une nouvelle fois, il insiste sur la puissance du froid, plus meurtrier que les Russes: « Deux ennemis! le Czar, le nord.Le nord est pire. » De nouveau, le froid devient la grande faucheuse: « le désert dévorait le cortège. » Le terrain se couvre de tertres funéraires : « des plis qui soulevaient la neige. » Les vers 37 à 47 reviennent sur la description de la terrible débandade de la grande armée.
Au vers 48 surgit la figure de l’empereur, de Napoléon. Hugo use d’une métaphore filée arboricole pour dépeindre la situation de l’empereur entre les vers 49 et 54. Cette métaphore dessine à la fois un pilier sur lequel s’appuyer, mais aussi une incapacité à agir. Il rappelle ensuite l’attachement que les soldats avaient pour lui: Tandis qu’environnant sa tente avec amour. »(v.56). Malgré cela, la solitude du responsable, du dirigeant dans la défaite environne l’empereur. Pour la première fois, à l’instar de son armée, Napoléon semble perdu: « Stupéfait du désastre et ne sachant que croire »(v.61)
Ne reste alors qu’un seul chemin d’espérance, celui de Dieu: « L’empereur se tourna vers Dieu »(v.62). A la question de l’empereur de savoir « Est-ce le châtiment »(v.66), Dieu répond « Non », comme dernier mot d’ailleurs de ce premier mouvement. Le « Non » indique que le châtiment arrive, annonce les prochaines défaites, notamment celle de Waterloo, qui suit dans le second mouvement du poème.
Ce poème constitue donc un résumé, une peinture réaliste de la débâcle de Russie en 1812 avec la description d’une armée en lambeaux, d’un empereur perdu, et d’un ennemi terrible, LE FROID.
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