Un mot, un poème : Constantinople/ Istanbul , poème Constantinople d’Anna de Noailles, 1907.

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Un mot, un poème : Constantinople/ Istanbul, poème « Constantinople », Anna de Noailles, Les Éblouissements , 1907.

Istanbul a longtemps gardé l’ancien nom de Constantinople dans les écrits européens. Cette ville magnifique, la seule entre deux continents (Europe et Asie), traversée par un bras de mer (détroit du Bosphore), aux trois noms dans l’Histoire (Byzance, Constantinople, Istanbul) a inspiré peintres et poètes. Symbole au XIX ème et début XX ème siècle d’un Orient imaginaire et fantasmé, elle attira et attire encore.

Anna de Noailles dans son poème « Constantinople » nous fait part de souvenirs de jeunesse. La poétesse fait appel aux sensations pour conter son éblouissement (recueil Le Éblouissements) devant la perle de l’empire ottoman. Le goût des denrées méditerranéennes, le son des muezzins, les parfums du grand bazar et de ses épices, la vision de Sainte-Sophie, de la mosquée bleue ou du palais des sultans Topkapi ponctuent ce récit poétique. Elle la développe telle une rêverie en remémorant des souvenirs enfantins ( la rencontre d’un prince charmant) ou des désirs orientaux (chaleur, volupté, collier d’émeraude…).

Istanbul, « la ville qui règne », produit cet effet sur le voyageur. Elle fourmille de tant de saveurs, de sons, d’odeurs, de visions qu’elle enivre et engage à la poésie. Même, si le tableau d’Anna de Noailles est teinté d’une naïveté occidentale, d’un cliché oriental, il reste néanmoins proche de l’impression sensorielle que délivre cet endroit magique.

Le rythme lancinant et monocorde des quatrains alternant alexandrin et hexasyllabe, avec des rimes croisées insinuent un rythme monotone qui exprime la langueur des nuits d’été à la chaleur pesante et sensuelle.

Voici le poème:

CONSTANTINOPLE

J’ai vu Constantinople étant petite fille,
Je m’en souviens un peu,
Je me souviens d’un vase où la myrrhe grésille
Et d’un minaret bleu.

Je me souviens d’un soir aux Eaux-Douces d’Asie :
Soir si traînant, si mou,
Que déjà, comme un chaud serpent, la Poésie
S’enroulait à mon cou.

Une barque passa, pleine de friandises,
Ô parfums balancés !
Des marchands nous tendaient des pâtes de cerises
Et des cédrats glacés.

Une vieille faisait cuire des aubergines
Sur l’herbe, sous un toit,
Le ciel du, soir était plus beau qu’on n’imagine,
J’avais pitié de moi.

Et puis j’ai vu, cerné d’arbres et de fontaines,
Un palais rond et frais,
Des salons où luisait une étoile d’ébène
Au milieu des parquets.

Un lustre clair tintait au plafond de la salle
Quand on marchait trop fort ;
J’étais ivre d’ardeur, de pourpre orientale,
Mais j’attendais encor.

J’attendais le bonheur que les petites filles
Rêvent si fortement,
Quand l’odeur du benjoin et des vertes vanilles
Évoque un jeune amant ;

Je cherchais quelle aimable et soudaine aventure,
Quel enfantin vizir
Dans ce palais plus tendre et frais que la Nature,
Allait me retenir.

Ah ! si, tiède d’azur, la terre occidentale
Est paisible en été,
Les langoureux trésors que l’Orient étale
Brûlent de volupté.

Ô colliers de coraux, ô nacres en losanges,
Ô senteurs des bazars ;
Vergers sur le Bosphore, où des raisins étrange
Sont roses comme un fard !

Vie indolente et chaude, amoureuse et farouche,
Où tout le jour l’on dort,
Où la nuit les désirs sont des chiens, dont la bouche
Se provoque et se mord.

Figuiers d’Arnaout-keuï, azur qui luit et tremble,
Monotone langueur
De contempler sans trêve une rive qui semble
Dédiée au bonheur !

Hélas pourquoi faut-il que les beaux paysages
De rayons embrasés,
Penchent si fortement les mains et les visages
Vers les mortels baisers ?

Tombes où des turbans coiffent les blanches pierres,
Ô morts qui sommeillez,
Ce n’est pas le repos, la douceur, les prières
Que vous nous conseillez !

Vous nous dites « Vivez, ce que contient le monde
De sucs délicieux,
On le boit à la coupe émouvante et profonde
Des lèvres et des yeux.

La beauté du ciel turc, des cyprès, des murailles,
Nul ne peut l’enfermer,
Mais le bel univers se répand et tressaille
Dans des regards pâmés.

« L’immense odeur du musc, du cèdre et de la rose
Glisse comme le vent ;
Mais l’Amour, de ses doigts divins, la recompose
Au creux d’un chaud divan.

« Sainte-Sophie avec ses forêts de lumière
Et ses bosquets d’encens
Se laisse contempler et toucher tout entière
Sur un corps languissant… »

Hélas je vous entends, morts de la terre chaude,
Vous me brûlez les os !
Depuis mes premiers ans, toute mon âme rôde
Auprès de vos tombeaux ;

J’étais faite pour vivre au bord de l’eau profane,
Sous le soleil pressant,
Consacrant chaque soir à la jeune Diane
La Ville du Croissant.

J’étais faite pour vivre en mangeant des pignolles,
Sous le frêle prunier
Où Xanthé préparait, enfant joyeuse et molle,
Le cœur d’André Chénier.

J’étais faite pour vivre en ces voiles de soie,
Et sous ces colliers verts,
Qui serrent faiblement, qui couvrent et qui noient
Des bras toujours ouverts.

La douce perfidie et la ruse subtile
Auraient conduit mes jeux
Dans les jardins secrets où l’ardeur juvénile
Jette un soupir joyeux.

On n’aurait jamais su ma peine ou mon délire,
Je n’aurais pas chanté,
J’aurais tenu sur moi comme une grande lyre
Les soleils de l’été

Peut-être que ma longue et profonde tristesse
Qui va priant, criant,
N’est que ce dur besoin, qui m’afflige et m’oppresse,
De vivre en Orient !…

Anna de Noailles, Les Éblouissements, 1907.

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