Plaisir de lire: Le Pont, Les Contemplations, Victor Hugo, 1856.

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Plaisir de lire: poème « Le Pont », Les Contemplations, Victor Hugo, 1856.

 

                    Le Pont

J’avais devant les yeux les ténèbres. L’abîme
Qui n’a pas de rivage et qui n’a pas de cime
Était là, morne, immense ; et rien n’y remuait.
Je me sentais perdu dans l’infini muet.
Au fond, à travers l’ombre, impénétrable voile,
On apercevait Dieu comme une sombre étoile.
Je m’écriai : — Mon âme, ô mon âme ! il faudrait,
Pour traverser ce gouffre où nul bord n’apparaît,
Et pour qu’en cette nuit jusqu’à ton Dieu tu marches,
Bâtir un pont géant sur des millions d’arches.
Qui le pourra jamais ? Personne ! Ô deuil ! effroi !
Pleure ! — Un fantôme blanc se dressa devant moi
Pendant que je jetai sur l’ombre un œil d’alarme,
Et ce fantôme avait la forme d’une larme ;
C’était un front de vierge avec des mains d’enfant ;
Il ressemblait au lys que sa blancheur défend ;
Ses mains en se joignant faisaient de la lumière.
Il me montra l’abîme où va toute poussière,
Si profond que jamais un écho n’y répond,
Et me dit : — Si tu veux, je bâtirai le pont.
Vers ce pâle inconnu je levai ma paupière.
— Quel est ton nom ? lui dis-je. Il me dit : — La prière.

Jersey, décembre 1852.

Hugo est un des plus grands. Cette affirmation seule témoigne à quel point son génie écrase. Un des plus grands…noms en tout. Il a acquis sa place dans le panthéon de la littérature mondiale, et dans celui, pas si lointain, de la littérature française. Auteur de théâtre, de roman, de poésie, auteur engagé contre la misère, contre la peine de mort, pour la République, contre son ennemi Napoléon III, il reste jusque dans ses funérailles, suivies comme nulles autres par les Français en 1885 et depuis, comme un modèle, un ogre, un monstre des lettres et de l’esprit. Qui pour s’asseoir à sa table, comme dirait nos plus jeunes amis, Balzac, Molière, Ronsard, Shakespeare, Toltstoï, Dante et d’autres, mais peu.
Cependant, votre humble serviteur n’a apprécié Hugo que tardivement. Il possède en effet les défauts de ses qualités. Son œuvre part dans tous les sens: historique (1793), romancière (Les Misérables, Notre Dame de Paris, L’homme qui rit mon préféré), chroniqueuse (La légende des siècles), théâtrale (Hernani, Ruy Blas), poétique (Les Contemplations, Les châtiments), ou politique avec ses discours à l’Assemblée sous la seconde République (1848-1851).

Mais, trop souvent, il verse dans le pompeux, dans le verbeux, dans le romantique qui se contemple. Il sait toujours être un incroyable conteur, en oubliant fréquemment la simplicité du verbe, qu’il met pourtant à l’honneur quand il parle du peuple.

Voilà pourquoi je tenais à vous présenter ce poème, « Le pont », simple, sobre. Il évoque évidemment la mort de sa fille Léopoldine, et de l’envie de pouvoir la rejoindre. Mais, plus loin que cela, il parle de la prière. Même en étant athée comme moi, ses mots résonnent. Il décrit la prière, comme l’indique le titre du poème, comme un pont, un pont entre la réalité et la transcendance, un pont entre le mortel et l’éternel, un pont dans toutes les langues et toutes les religions, le même pont.

La prière est un appel, qui ne connaît ni frontière, ni jugement, ni dédain, ni intolérance.Elle est l’expression profonde d’un sentiment humain, celui de notre impuissance. Nous cherchons par elle, simplement, à être écouté, à construire un lien, un pont. Voilà pourquoi je trouve beau ce poème.

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