Le discours du vieillard, supplément au voyage de Bougainville, chapitre 2, Diderot, 1796, commentaire.

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Supplément au voyage de Bougainville, « le discours du vieillard », Diderot, 1796

« Pleurez, malheureux Tahitiens! pleurez; mais que ce soit de l’arrivée, et non du départ de ces hommes ambitieux et méchants: un jour, vous les connaîtrez mieux. Un jour, ils reviendront, le morceau de bois que vous voyez attaché à la ceinture de celui-ci, dans une main, et le fer qui pend au côté de celui-là, dans l’autre, vous enchaîner, vous égorger, ou vous assujettir à leurs extravagances et à leurs vices; un jour vous servirez sous eux, aussi corrompus, aussi vils, aussi malheureux qu’eux. Mais je me console; je touche à la fin de ma carrière; et la calamité que je vous annonce, je ne la verrai point. O Tahitiens! mes amis! vous auriez un moyen d’échapper à un funeste avenir; mais j’aimerais mieux mourir que de vous en donner le conseil. Qu’ils s’éloignent, et qu’ils vivent. »
Puis s’adressant à Bougainville, il ajouta: « Et toi, chef des brigands qui t’obéissent, écarte promptement ton vaisseau de notre rive: nous sommes innocents, nous sommes heureux; et tu ne peux que nuire à notre bonheur. Nous suivons le pur instinct de la nature; et tu as tenté d’effacer de nos âmes son caractère. Ici tout est à tous; et tu nous as prêché je ne sais quelle distinction du tien et du mien. Nos filles et nos femmes nous sont communes; tu as partagé ce privilège avec nous; et tu es venu allumer en elles des fureurs inconnues. Elles sont devenues folles dans tes bras; tu es devenu féroce entre les leurs. Elles ont commencé à se haïr; vous vous êtes égorgés pour elles; et elles nous sont revenues teintes de votre sang. Nous sommes libres; et voilà que tu as enfoui dans notre terre le titre de notre futur esclavage. Tu n’es ni un dieu, ni un démon: qui es-tu donc, pour faire des esclaves? Orou! toi qui entends la langue de ces hommes-là, dis-nous à tous, comme tu me l’as dit à moi, ce qu’ils ont écrit sur cette lame de métal: Ce pays est à nous. Ce pays est à toi! et pourquoi? parce que tu y as mis le pied? Si un Tahitien débarquait un jour sur vos côtes, et qu’il gravât sur une de vos pierres ou sur l’écorce d’un de vos arbres: Ce pays appartient aux habitants de Tahiti, qu’en penserais-tu?… Tu n’es pas esclave: tu souffrirais la mort plutôt que de l’être, et tu veux nous asservir! Tu crois donc que le Tahitien ne sait pas défendre sa liberté et mourir? Celui dont tu veux t’emparer comme de la brute, le Tahitien est ton frère. Vous êtes deux enfants de la nature; quel droit as-tu sur lui qu’il n’ait pas sur toi? Tu es venu; nous sommes-nous jetés sur ta personne? avons-nous pillé ton vaisseau? t’avons-nous saisi et exposé aux flèches de nos ennemis? t’avons-nous associé dans nos champs au travail de nos animaux? Nous avons respecté notre image en toi.
« Laisse nous nos moeurs; elles sont plus sages et honnêtes que les tiennes; nous ne voulons plus troquer ce que tu appelles notre ignorance contre tes inutiles lumières. Tout ce qui nous est nécessaire et bon, nous le possédons. Sommes-nous dignes de mépris, parce que nous n’avons pas su nous faire des besoins superflus? Lorsque nous avons faim, nous avons de quoi manger; lorsque nous avons froid, nous avons de quoi nous vêtir. Tu es entré dans nos cabanes, qu’y manque-t-il, à ton avis? Poursuis jusqu’où tu voudras ce que tu appelles les commodités de la vie; mais permets à des êtres sensés de s’arrêter, lorsqu’ils n’auraient à obtenir, de la continuité de leurs pénibles efforts, que des biens imaginaires. Si tu nous persuades de franchir l’étroite limite du besoin, quand finirons-nous de travailler? Quand jouirons-nous? Nous avons rendu la somme de nos fatigues annuelles et journalières la moindre qu’il était possible, parce que rien ne nous paraît préférable au repos. Va dans ta contrée t’agiter, te tourmenter tant que tu voudras; laisse-nous reposer: ne nous entête ni de tes besoins factices, ni de tes vertus chimériques. »

Exemple d’un plan de commentaire avec introduction et conclusion du passage « le discours du vieillard » dans supplément au voyage de Bougainville de Diderot, 1796.

(Ceci n’est pas un modèle, mais un exemple. Votre réflexion personnelle peut évidemment mener à d’autres pistes de lecture)

Introduction :

La parution du livre est posthume en 1796. Diderot a entrepris l’écriture du Supplément au voyage de Bougainville suite au succès du réel récit de voyage de l’explorateur, Voyage autour du monde (1771). Le livre, comme l’indique le titre complet, se présente sous la forme d’un dialogue entre deux personnages (A et B), qui se réfère à l’oeuvre de Bougainville pour mieux interroger le lecteur sur la colonisation et la vision européenne portée sur ces terres éloignées. (accroche avec remise dans le contexte)

A l’intérieur de ce dialogue philosophique, fréquent dans l’oeuvre du philosophe (Entretien avec la Maréchale de…, ou Jacques le faliste), deux récits sont enchâssés : l’entretien de l’aumonier et Orou, et les adieux du vieillard. Ce dernier se situe au début, dans le deuxième chapitre. Un vieil homme, respecté pour sa sagesse, et semblant être le chef de la tribut des Otaïtiens, détaille avec colère les méfaits des colons, et l’injustice de la colonisation dans un long discours. (présentation du texte)

Quel regard est porté sur la civilisation européenne dans cet extrait par le philosophe ? (problématique)

Nous montrerons dans un premier temps que ce texte est un discours argumentatif, puis nous analyserons la portée philosophique du propos, notamment dans la comparaison effectuée entre les deux mondes. (annonce de plan)

(introduction en quatre parties avec une accroche, une présentation du passage, une problématique, et une annonce de plan).

I- Un discours polémique.

(phrase d’introduction avec rappel du thème lors de la rédaction)

a) Les marques du discours.

    • s’adresse directement à Bougainville : « Puis s’adressant à Bougainville ». Seconde personne du singulier tout au long du texte : « Et toi », « tu ne peux »…, marque d’un manque de respect pour le colonisateur.
    • il parle au nom de son peuple « Nous suivons », et à son peuple, qui avec Bougainville, constitue son auditoire.
    • Présence de procédés oratoires comme de multiples questions rhétoriques.

b) Une tonalité polémique.

    • le vieillard ne débat pas avec Bougainville. Il est énervé : ponctuation expressive : « et tu veux nous asservir ! », impératif « Laisse-nous ».
    • formulations insultantes à plusieurs reprises : « chef des brigands », « brute ».
    • colère du vieillard devant les comportements des Occidentaux décrits en termes violents : « féroce », « vous vous êtes égorgés pour elles ».

c) Un discours argumentatif.

    • un discours structuré malgré la colère : tout d’abord, la situation initiale, le vaisseau proche de la rive. Ensuite, seconde étape sur la propriété « Ici tout est à tous », puis la liberté « Nous sommes libres », enfin, le second paragraphe expose plus en détail le mode de vie des Thaitiens, « tu es entré dans nos cabanes ».
    • utilisation d’un présent de vérité générale, qui ne souffre pas de contestation : « Tu n’es ni un dieu, ni un démon », « Tout ce qui est nécessaire et bon, nous le possédons ».
    • connecteurs logiques : « et » (répétitions dans le texte », « donc », « Lorsque »..
    • convaincre par l’exemple, et la logique du raisonnement, persuader par la tonalité polémique.

(phrase de conclusion/transition lors de la rédaction de la partie)

II- Un discours des Lumières.

(phrase d’introduction de la partie avec rappel du thème lors de la rédaction)

a) Un blâme de la colonisation.

    • description péjorative de la colonisation.
    • Un vol : « Ce pays est à nous. Ce pays est à toi ! Et pourquoi ? Parce que tu y as mis le pied ? ». La colonisation est montrée comme une appropriation illégitime, faite par la violence, par la force.
    • La violence : « vous enchaîne, vous égorge », mise en avant du symbole de la supériorité guerrière des Européens « le fer qui pend au côté de celui-là », « cette lame de métal », l’épée.
    • La privation de liberté : « le titre de notre futur esclavage », « esclaves », « tu veux nous asservir », « défendre nitre liberté ».
    • un vol violent et un asservissement pour des buts néfastes : « vous assujettir à leurs extravagances et à leurs vices », « aussi corrompus, aussi vils, aussi malheureux qu’eux », énumération insistant sur le caractère nocif de la civilisation européenne.

b) L’utopie tahitienne.

    • principe de tolérance en mettant en avant les caractéristiques de la civilisation thaïtienne.
    • Présent de vérité générale pour décrire leur état, leur vie : « Nous sommes innocents, nous sommes heureux », « Nous sommes libres ». Bonheur et liberté sont acquis. Le « nous » inclus tous les habitants ; société égalitaire.
    • Pas de besoins, apparence d’une société sans manques : « Tout ce qui nous est nécessaire et bon, nous le possédons ».
    • pas de propriété : « Ici, tout est à tous. », pas de mariage « Nos femmes et nos filles sont nous sont communes ». Idée d’une communauté utopique.

c) Une vision typique de Diderot.

    • matérialisme athée de Diderot mis en avant : pas de liens familiaux sacrés, insistance sur les conditions de vie, refus de la propriété.
    • Vie et bonheur qui suivent les lois naturelles : « Nous suivons le pur instinct de la nature », parallélismes simples pour exprimer une vie simple « Lorsque nous avons faim, nous avons de quoi manger… ».
    • Travail et progrès sont vues comme des valeurs négatives : « rien ne nous parît préférable au repos », « tes inutiles lumières », « tes besoins factices ».
    • retournement de situation par rapport au cliché de l’indigène sauvage et peu développé, et de l’Européen progressiste et savant.

(phrase de conclusion de la partie lors de la rédaction)

Conclusion :

La forme du texte est celle du discours, qui permet à la fois de faire passer des sentiments de colère contre la colonisation européenne, et un raisonnement logique qui nous montre les désordres créés par la colonisation dans les sociétés indigènes. Le discours interroge aussi le lecteur sur la légitimité des Européens à s’accaparer des terres à l’autre bout du monde. De plus, Diderot pose ,par une comparaison habile entre une civilisation européenne corrompue et une civilisation thaïtienne heureuse et épanouie, les principes de sa philosophie proche de la nature, et égalitaire. (réponse à l’annonce de plan)

La colonisation européenne est vue comme une malédiction terrible, qui opprime les peuples indigènes. Elle ment sur sa légitimité, sur la promesse de progrès qu’elle avance, car les Européens ne peuvent apporter le bonheur à une civilisation qui le possède déjà. (réponse à la problématique)

Ce texte nous renseigne une nouvelle fois sur la proximité philosophique de Diderot et de Rousseau quant aux lois naturelles, et à la vision du travail et du progrès. Les deux philosophes souhaitent un retour des « civilisés » à une vie primitive, déliée des besoins superflus, et surtout sans propriété, comme l’expose aussi Rousseau dans le mythe du bon sauvage. (ouverture)

(conclusion en trois parties avec reprise des conclusions partielles, réponse à la problématique, et ouverture)

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