Analyse linéaire, étude linéaire, commentaire linéaire Le Malade imaginaire, Acte III (3), scène III (3 ( de « C’est que vous avez, mon frère, une dent de lait contre lui », à « des personnes vénérables comme nés messieurs-là »).

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Analyse linéaire, étude linéaire, Le Malade imaginaire, Acte III (3), scène III (3) (de « C’est que vous avez, mon frère, une dent de lait contre lui» à « des personnes vénérables comme ces messieurs-là. »), Molière, 1673. (Analyse après le texte:-)

(Ceci n’est pas un modèle, mais un exemple. Vous pouvez évidemment réfléchir à d’autres pistes de lecture)

 

Acte III, scène 3 (passage de « C’est que vous avez, mon frère » à « comme ces messieurs-là »).

ARGAN.- C’est que vous avez, mon frère, une dent de lait contre lui. Mais enfin, venons au fait. Que faire donc, quand on est malade?

BÉRALDE.- Rien, mon frère.

ARGAN.- Rien?

BÉRALDE.- Rien. Il ne faut que demeurer en repos. La nature d’elle-même, quand nous la laissons faire, se tire doucement du désordre où elle est tombée. C’est notre inquiétude, c’est notre impatience qui gâte tout, et presque tous les hommes meurent de leurs remèdes, et non pas de leurs maladies.

ARGAN.- Mais il faut demeurer d’accord, mon frère, qu’on peut aider cette nature par de certaines choses.

BÉRALDE.- Mon Dieu, mon frère, ce sont pures idées, dont nous aimons à nous repaître; et de tout temps il s’est glissé parmi les hommes de belles imaginations que nous venons à croire, parce qu’elles nous flattent, et qu’il serait à souhaiter qu’elles fussent véritables. Lorsqu’un médecin vous parle d’aider, de secourir, de soulager la nature, de lui ôter ce qui lui nuit, et lui donner ce qui lui manque, de la rétablir, et de la remettre dans une pleine facilité de ses fonctions: lorsqu’il vous parle de rectifier le sang, de tempérer les entrailles, et le cerveau, de dégonfler la rate, de raccommoder la poitrine, de réparer le foie, de fortifier le cœur, de rétablir et conserver la chaleur naturelle, et d’avoir des secrets pour étendre la vie à de longues années; il vous dit justement le roman de la médecine. Mais quand vous en venez à la vérité, et à l’expérience, vous ne trouvez rien de tout cela, et il en est comme de ces beaux songes, qui ne vous laissent au réveil que le déplaisir de les avoir crus.

ARGAN.- C’est-à-dire, que toute la science du monde est renfermée dans votre tête, et vous voulez en savoir plus que tous les grands médecins de notre siècle.

BÉRALDE.- Dans les discours, et dans les choses, ce sont deux sortes de personnes, que vos grands médecins. Entendez-les parler, les plus habiles gens du monde; voyez-les faire, les plus ignorants de tous les hommes.

ARGAN.- Ouais! Vous êtes un grand docteur, à ce que je vois, et je voudrais bien qu’il y eût ici quelqu’un de ces messieurs pour rembarrer vos raisonnements, et rabaisser votre caquet.

BÉRALDE.- Moi, mon frère, je ne prends point à tâche de combattre la médecine, et chacun à ses périls et fortune, peut croire tout ce qu’il lui plaît. Ce que j’en dis n’est qu’entre nous, et j’aurais souhaité de pouvoir un peu vous tirer de l’erreur où vous êtes; et pour vous divertir vous mener voir sur ce chapitre quelqu’une des comédies de Molière.

ARGAN.- C’est un bon impertinent que votre Molière avec ses comédies, et je le trouve bien plaisant d’aller jouer d’honnêtes gens comme les médecins.

BÉRALDE.- Ce ne sont point les médecins qu’il joue, mais le ridicule de la médecine.

ARGAN.- C’est bien à lui à faire de se mêler de contrôler la médecine; voilà un bon nigaud, un bon impertinent, de se moquer des consultations et des ordonnances, de s’attaquer au corps des médecins, et d’aller mettre sur son théâtre des personnes vénérables comme ces Messieurs-là.

Analyse, étude linéaire du passage.

Introduction:

Le Classicisme mit en avant le théâtre. La tragédie, en tant que genre noble, majeur, occupa le devant de la scène avec les pièces de Corneille ou de racine. Néanmoins, la comédie avec Molière alla au-delà de la farce, pour interroger la société de son temps, et présenter des satires féroces des bourgeois. (Accroche)

Le Malade imaginaire (1673), dernière pièce du maître, ne déroge pas à la règle. Il cherche de nouveau à plaire par le comique, et à instruire par le propos. A travers une comédie ballet, aux intermèdes dansés et chantés entre les actes, Molière critique la médecine et les médecins de son temps par la caricature d’un hypocondriaque, le personnage principal, Arian. L’auteur rend sa pièce plus légère en y incorporant une intrigue sentimentale typique de la farce, avec la fille d’Argan, Angélique, que le père souhaite marier au fils de son pharmacien, Thomas Diafoirus, alors qu’elle est amoureuse d’un autre jeune homme prénommé Cléante. (Présentation de l’œuvre)

Le passage étudié se situe à l’intérieur de la troisième scène de l’Acte III. Le frère d’Argan, Béralde, est apparu à la fin de l’Acte II. Après avoir analysé la situation, notamment en discutant avec Toinette, il va chercher à défaire son frère Argan de l’emprise des médecins. Dans l’extrait proposé, il débat donc avec son frère en exposant de manière argumentée son opinion sur la médecine. La scène paraît principalement centrée sur l’argumentation, mais nous réserve aussi la surprise de l’implication personnelle de Molière. (Présentation générale du passage)

Comment Molière à travers cette scène règle-t-il ses comptes avec les médecins? (Problématique)

Dans un premier mouvement allant de « C’est que vous avez » à « rabaisser votre caquet », nous étudierons la position de Béralde sur la médecine et les médecins, ainsi que la réaction d’Argan. Ensuite (de « Moi, mon frère » à « ces messieurs-là »), nous mettrons en avant la mise en abîme de la pièce qui expose l’opinion de Molière sur les médecins. (Annonce du plan). 

Premier mouvement: la critique des médecins et de la médecine. (De « C’est que vous avez » à « rabaisser votre caquet »)

  • la première réplique du passage voit Argan ouvrir les débat. Il rappelle la méfiance de son frère Béralde contre son médecin M. Purgon : « C’est que vous avez, mon frère, une dent de lait contre lui ». Cependant, il élargit sur toute la médecine : « Que faire donc quand on est malade? »
  • Suivent deux répliques de stichomythie : « Rien, mon frère. », « Rien? ». L’interrogation d’Argan traduit son étonnement. Béralde au début d’une réplique plus fait la répétition de « Rien ». Cette insistance donne à sa réponse du poids. 
  • Dans sa longue réplique, il va argumenter. Le « rien » dont il parle est le repos: « il ne faut que demeurer en repos ». C’est sa thèse, son opinion. 
  • Il cherche à convaincre son frère par deux arguments. Tout d’abord, pour lui la maladie est « un désordre », et seule « la nature » peut y remédier. Ensuite, c’est l’anxiété qui accélère la gravité de la maladie: « c’est notre inquiétude, c’est notre impatience qui gâte tout ». La maladie paraît donc pour Béralde autant physique que psychologique. 
  • Sa conclusion paradoxale est exposée dans un parallélisme : « et presque tous les hommes meurent de leurs remèdes, et non pas de leurs maladies ». Le remède censé soigner tue d’après lui. 
  • Argan ne réplique pas vraiment. il suit le raisonnement de son frère sur l’utilité de la nature, et dans une phrase affirmative pose une nouvelle question : « qu’on peut aider cette nature par certaines choses. »
  • Béralde débute sa réponse par « Mon Dieu », et marque ainsi sa désapprobation de manière expressive. Il poursuit par un raisonnement philosophique, proche de Descartes, qui pointe une erreur, une illusion: « de belles imaginations ». Pour lui la médecine s’apparente à une croyance, et non à une science, non à une vérité: « que nous venons à croire ». 
  • La longue phrase suivante est composée de deux accumulations enchaînées par une anaphore (« lorsqu’ »). Ces procédés réthorique ses visent à persuader Argan. La première accumulation est une hyperbole du discours des médecins ce qu’est soigner, c’est à dire « aider la nature ». La seconde accumulation est davantage comique puisqu’elle énumère de manière anarchique des organes: « sang, entrailles, cerveau… ». 
  • Il termine enfin sa démonstration en sous-entendant que la médecine ressemble à du charlatanisme par la métaphore « le roman de la médecine », comme si la médecine était une histoire, une fiction. 
  • Enfin, avec le connecteur logique « Mais », il cherche de nouveau à convaincre en convoquant encore la philosophie, la recherche de la vérité: « vérité et expérience ». De nouveau, on peut penser à une référence à Descartes sur l’empirisme. Et il fait une comparaison avec le rêve, qui n’est finalement qu’illusion: « comme il est de beaux songes… ».
  • Ici, Argan commence à changer de ton vis-à-vis de son frère. Il se moque de lui en exagérant son propos : « toute la science du monde est renfermée dans votre tête… ». Le débat devient polémique. 
  • Béralde oppose les paroles et les actes pour dépeindre les médecins comme des imposteurs dans le parallélisme suivant: « entendez-les parler, les plus habiles du monde; voyez-les faire, les plus ignorants de tous les hommes. ». Il oppose le faire-savoir au savoir-faire, une nouvelle fois l’illusion à la vérité. 
  • Argan devient de plus en plus en colère. Il n’argumente pas, et se réfugie dans une tonalité fortement polémique comme l’indique l’apparition d’un langage familier: « Ouais! », « caquet ». Il avoue sa propre incompétence: « je voudrais bien qu’il y eût ici quelqu’un de ces messieurs pour rembarrer votre raisonnement ». Il avoue donc qu’il en est incapable. 
  • Béralde souhaite convaincre par la raison, et persuader par des procédés son frère de remettre en cause la médecine. Argan semblait au départ enclin au débat, ou tout du moins à écouter son frère, mais finalement se réfugie dans la colère. De délibératif, ce passage argumentatif devient polémique. 

Deuxième mouvement: Molière règle ses comptes. ( de « Moi, mon frère » à « ces messieurs-là »).

  • Béralde continue sur un registre argumentatif. il se défend de critiquer la médecine en générale, et surtout d’obliger quelqu’un à le croire. Non, sa seule démarche est celle de la vérité,et surtout vis-à-vis de son frère: « Ce que j’en dis est entre nous ». Il se ne pose pas comme un donneur de leçons, un moralisateur. Il termine sa réplique en citant Molière et ses pièces. 
  • Argan répond de nouveau e manière véhémente, avec colère: «  C’est un bon impertinent que votre Molière ». L’ironie de la situation découle de l’acteur qui joue Argan à l’époque, qui n’est autre que…Molière lui même. Ici, nous basculons dans une mise en abîme du théâtre; la scène présentée parle du théâtre, l’acteur parle de lui-même. Le théâtre se regarde…
  • Molière, dans sa bouche et celle d’Argan, reprend les propos des médecins à son encontre: « je le trouve bien plaisant d’aller jouer d’honnêtes gens comme les médecins ». L’affirmation tient à l’évidence de l’ironie. 
  • Déjà, Le Médecin malgré lui en 1666 avait être peu apprécié des médecins. Ils cherchèrent donc à interdire, à censurer, sans succès, Le Malade imaginaire. Leurs récriminations deviennent dès lors ridicules dans la bouche d’Argan, qui est celle de Molière, et ne provoquent plus à travers la scène que le rire. 
  • La véritable pensée de Molière est évidemment exprimée par Béralde. Grâce à ce personnage, Molière tient à mettre les choses au point, à éclaircir sa position: « Ce ne sont point les médecins qu’il joue, mais le ridicule de la médecine. ». Il n’attaque pas les hommes. Il prévient les spectateurs que sa pièce constitue une charge, un pamphlet contre la médecine, contre l’erreur, l’illusion de la médecine. Ici encore, nous sommes face à une mise en abîme du théâtre : « qu’il joue ». 
  • de plus, cette réplique constitue évidemment une double énonciation: le message est autant destiné à Argan qu’au plublic…et aux médecins. 
  • Enfin, la réplique finale du passage appartient à Argan, qui une nouvelle fois s’emporte avec l’exclamation qui traduit son énervement « C’est bien à lui de se mêler de contrôler la médecine! ». Il dénonce la légitimité de Molière pour s’occuper d’un domaine qui ne le concerne pas, et dans lequel il n’est pas compétent. Encore une fois l’effet comique tient au fait qu’Argan et Molière sont la même personne sur scène…
  • L’emportement polémique d’Argan se remarque encore avec les injures: « un bon nigaud, un bon impertinent ». Il énonce ensuite les reproches précis que font les médecins à Molière dans une énumération: « se moquer des consultations, des ordonnances … des personnes vénérables comme ces messieurs-là ». 
  • Nous comprenons dans cette dernière réplique que l’insulte la plus grave pour les médecins n’est pas de se moquer de la médecine, mais bien d’abaisser leur statut, leur autorité. 
  • Dans ce deuxième mouvement, nous quittons le registre argumentatif pour assister à un règlement de compte de la part de Molière contre les médecins qui le critiquent, voire l’insultent. 
  • Cette mise en abîme du théâtre est savoureuse, car c’est Argan/Molière qui prend la défense des médecins de manière ridicule, et c’est Béralde le contradicteur calme et raisonné. 

Conclusion: 

Cet extrait de la scène 3 de l’Acte III de la pièce nous plonge dans le sujet sérieux du Malade imaginaire : la critique de la médecine. Dans un premier temps, Molière développe des arguments contre la médecine et les médecins à travers une argumentation de Béralde qui cherche à convaincre et persuader son frère de l’illusion, de l’erreur dans laquelle il se trouve. Argan reste à l’écoute au départ, puis s’énerve de plus en plus. Il ne débat pas, il se moque, insulte, se cabre devant le raisonnement de son frère. Dans un second temps, de manière totalement explicite, à travers une mise en abîme, Molière nous fait comprendre que les paroles de Béralde sont les siennes, et que les arguments d’Argan sont ceux des médecins. Il les tourne en ridicule en les énumérant à travers le personnage d’Argan. (Reprise des conclusions des mouvements)

Cette scène est donc avant tout argumentative. Grâce au dialogue entre les deux frères, Molière expose son opinion de la médecine, qu’il voit du charlatanisme, et ses arguments pour la défendre. Il rend aussi publique sa querelle avec les médecins, et prend les spectateurs à témoin. Cette charge de l’auteur/acteur puise son efficacité et son mordant dans le comique, dans l’ironie puissante qui se dégage du fait qu’il joue Argan. (Réponse à la problématique)

Avec cette scène, nous nous éloignons de la farce traditionnelle. Le raisonnement de Béralde et l’implication personnelle de l’auteur rendent le propos sérieux. Cependant, d’autres scènes restent beaucoup plus légères, et conservent l’esprit comique de la farce, comme dans la scène 5 du premier acte dans laquelle Argan poursuit Toinette avec un bâton. (Ouverture)

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2 commentaires sur “Analyse linéaire, étude linéaire, commentaire linéaire Le Malade imaginaire, Acte III (3), scène III (3 ( de « C’est que vous avez, mon frère, une dent de lait contre lui », à « des personnes vénérables comme nés messieurs-là »).”

  1. Super analyse! Merci, je vais m’en inspirer pour mon bac de français.
    Avez-vous prévu d’autres analyses du malade imaginaire? (j’ai bien aimé votre autre analyse Ac1 Sc3).
    Jeanne.

    1. Bonjour Jeanne,
      Merci. Et oui, d’ici 2/3 jours l’analyse de la scène où Toinette est déguisée en médecin. Abonnez-vous au site, vous serez au courant et aussi d’autres nouveaux articles quotidiens -;) lescoursjulien

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