Analyse linéaire, commentaire linéaire, Le Crépuscule du matin, Les Fleurs du mal, Baudelaire, 1857.

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Analyse linéaire, commentaire linéaire, Le Crépuscule du matin, Les Fleurs du mal, Baudelaire, 1857. 
(Analyse après le texte)

 

Le Crépuscule du matin

La diane chantait dans les cours des casernes,
Et le vent du matin soufflait sur les lanternes.

C’était l’heure où l’essaim des rêves malfaisants
Tord sur leurs oreillers les bruns adolescents ;
Où, comme un œil sanglant qui palpite et qui bouge,
La lampe sur le jour fait une tache rouge ;
Où l’âme, sous le poids du corps revêche et lourd,
Imite les combats de la lampe et du jour.
Comme un visage en pleurs que les brises essuient,
L’air est plein du frisson des choses qui s’enfuient,
Et l’homme est las d’écrire et la femme d’aimer.

Les maisons çà et là commençaient à fumer.
Les femmes de plaisir, la paupière livide,
Bouche ouverte, dormaient de leur sommeil stupide ;
Les pauvresses, traînant leurs seins maigres et froids,
Soufflaient sur leurs tisons et soufflaient sur leurs doigts.
C’était l’heure où parmi le froid et la lésine
S’aggravent les douleurs des femmes en gésine ;
Comme un sanglot coupé par un sang écumeux
Le chant du coq au loin déchirait l’air brumeux ;
Une mer de brouillards baignait les édifices,
Et les agonisants dans le fond des hospices
Poussaient leur dernier râle en hoquets inégaux.
Les débauchés rentraient, brisés par leurs travaux.

L’aurore grelottante en robe rose et verte
S’avançait lentement sur la Seine déserte,
Et le sombre Paris, en se frottant les yeux,
Empoignait ses outils, vieillard laborieux.

Charles Baudelaire 

Analyse linéaire, commentaire linéaire, Le Crépuscule du matin, Les Fleurs du mal, Baudelaire, 1857.
(Ceci n’est pas un modèle, mais un exemple. Votre réflexion personnelle peut mener à d’autres pistes de lecture)

Introduction:

Baudelaire, poète de la modernité, publie son grand recueil Les Fleurs du mal en 1857. Il expérimente en passant du romantisme, au mouvement parnassien, puis en insufflant le symbolisme. De même, il remet au goût du jour la forme oubliée du sonnet, et popularise le poème en prose (Spleen de Paris, 1869). Il mène une vie de tourments et de difficultés dont l’angoisse se retrouve dans son concept central du Spleen (humeur dépressive). (accroche avec informations sur l’auteur).
Le poème « Crépuscule du matin » présente une forme libre dans sa structure avec quatre strophes: un distique introductif, une strophe de neuf vers, une autre de treize vers, et un quatrain final, avec des rimes suivies tout le long. Le sujet est l’éveil de Paris et de ses habitants à l’aube. Il se situe d’ailleurs en dernière position de la section « Tableaux parisiens » de l’édition de 1861 (dans la section « Spleen et Idéal » de l’édition de 1861).(présentation générale du texte)
Pourquoi Baudelaire choisit-il le terme de « crépuscule » pour l’aurore ? Pourquoi ce choix evoque-t-il le Spleen?(problématique)
Tout d’abord, nous mettrons en avant le désagréable passage du sommeil à l’éveil au point du jour grâce à l’étude des deux premières strophes. Puis, le second mouvement de la troisième strophe détaillera la misère dépeinte par le poète au petit matin. Enfin, le dernier mouvement, centré sur la dernière strophe, élargira la description du réveil à la ville en entier. (annonce de plan)

Premier mouvement: Entre somnolence et éveil désagréable. (Les deux premières strophes) 

– Le premier distique pose le cadre. Il débute par une incursion dans la vie militaire: « La diane chantait dans les cours des casernes, ». La diane est le roulement de tambour, le son de clairon ou de trompettes qui réveille les soldats au petit matin.
– La brutalité du son et du réveil est adouci par le verbe « chantait ». Baudelaire avec ce premier vers inscrit le début du jour dans un cadre réaliste, prosaïque, loin de la poésie.
– Le second vers débute par une métaphore « Et le vent du matin soufflait sur les lanternes ». Le vent du matin désigne plutôt le souffle de ceux qui éteignent les lanternes. Le jour se lève, et on arrête l’éclairage.
– Ce distique rappelle la temporalité du titre (a noter que crépuscule est plutôt employé pour le passage du jour à la nuit) en insistant sur l’heure matinale, et fait appel aux sensations: l’ouïe, la vue (lanternes), presque le toucher (le vent).
– La seconde strophe longue de neuf vers poursuit sur l’exposition de l’heure en : « C’était l’heure… ». L’imparfait utilisé depuis le début du poème peut à la fois marquer le souvenir chez Baudelaire, mais aussi l’habitude, la répétition des observations au petit matin.
– « où l’essaim des rêves malfaisants/ Tord sur leurs oreillers les bruns adolescents; »: l’enjambement entre les deux vers renforce la sensation de mouvement induite par la métaphore de l’essaim. Cette dernière possède aussi un caractère sonore, on a l’impression d’un bourdonnement, repris avec « sur les oreilles ».
– En somnolence, les adolescents sont assaillis par des pulsions érotiques et malsaines, ce sont les rêves malfaisants. L’adjectif « bruns » fait d’ailleurs référence à la nuit, au côté sombre de l’individu.
– La tonalité fantastique, maléfique inquiète avec le verbe « Tord » qui exprime un désagrément physique. L’allitération en « r » accentue la dureté de ces deux vers : « heure », « rêves », « Tord », « sur », « leurs », « oreilles », « bruns ».
– La phrase continue avec une reprise anaphorique de « Où ». La comparaison du vers 5 « comme un œil sanglant qui palpite et qui bouge, » participe encore au registre fantastique. L’œil ressemble à un organe décrit de manière anatomique: « sanglant », « bouge », « palpite ». Cela crée un malaise.
– La métaphore du vers suivant « La lampe sur le jour fait une tache rouge » fait écho à la comparaison, et nous comprenons qu’il s’agit du soleil levant.
– Anaphore en « Où » qui enchaîne sur la liste des désagréments : « l’âme sous le poids du corps revêche et lourd, ». Le spirituel, l’idée, l’âme perd contre les sensations, le corps. L’engourdissement du réveil, cette sensation désagréable empêche l’esprit de s’élever. Le Spleen triomphe à cet instant sur l’Idéal.
– Une nouvelle phrase début ensuite par une comparaison: « Comme un visage en pleurs que les brises essuient ». Le visage est le paysage, la ville; les pleurs, la rosée. Le vent évacue et évapore les gouttes. La métaphore du visage en pleurs fait bien apparaître le registre pathétique des derniers vers « Tord », « revêche et lourd ».
– Le vers 10 est plus symbolique: « L’air est plein du frisson des choses qui s’enfuient ». Le jour renvoie la nuit, renvoie les débauches, les beuveries, les mystères de la nuit. Ces « choses s’enfuient », vaincues par la lumière. Il n’en reste plus rien; elles étaient d’éphémères et vaines.
– « Et l’homme est las d’écrire et la femme d’aimer. ». Le dernier vers de la strophe sonne comme une conclusion tragique de ce premier mouvement. La nuit était faite d’inspiration et de vie : « écrire » et « aimer ». Paradoxalement, le petit matin apporte fatigue, fatigue pour les noctambules.
– Ce vers peut avoir un portée générale, mais aussi particulière. Baudelaire, poète trouvait plus facilement l’inspiration la nuit. Son rôle était d’écrire, et son attente était d’être aimé des femmes. Se mêle ici la fatigue de l’esprit (celui de l’homme, du poète) et des sens (ceux de la femme).
– Le petit matin est présente comme une descente, une chute vers le Spleen.

Deuxième mouvement: La misère au petit matin. (Troisième strophe)

– Paris s’éveille doucement: « Les maisons ça et là commençaient à fumer ». Les feux de cheminée indiquent que nous sommes en une saison froide, automne ou hiver.
– Les deux vers suivants constituent un blâme des prostituées, évoquées par la périphrase « Les femmes de plaisir »: « paupière livide », « Bouche ouverte », « sommeil stupide ». Ces expressions les animalisent presque.
– Les vers 15 et 16 se concentrent encore sur les femmes, mais ici sur la misère: « Les pauvresses ». Le caractère pathétique de leur situation est mis en avant par leur aspect physique maladif : « leur seins maigres et froids ».
– Le parallélisme du vers 16 rappelle la froidure du temps, et les premiers gestes au réveil pour se réchauffer: « Soufflaient sur leurs tisons et soufflaient sur leurs doigts. ». On assiste à des gestes, à des réflexes de survie.
– Reprise du début du vers 3, rappel de la temporalité du poème: « C’était l’heure où.. ».
– L’enjambement dépeint avec réalisme un univers misérable: « parmi le froid et la lésine/ S’aggravent les douleurs des femmes en gésine; ». La lésine est le fait d’économiser sur tout, la gésine est le fait d’être sur le point d’accoucher. Le pathétique est social et physique.
– la comparaison « Comme un sanglot coupé par un sang écumeux » montre le tragique de la situation de ces femmes désespérées (sanglot) et sur le point d’accoucher (sang écumeux).
– L’ouïe est de nouveau convoquée, mais plus par l’appel de la caserne: « Le chant du coq au loin déchirait l’air brumeux; ». De la proche campagne parisienne provient le chant du coq. Il n’a rien de rassurant : « déchirait l’air brumeux ». Le son est strident, et la brume empêche de voir clairement les choses, de se projeter dans la ville et la journée.
– La métaphore hyperbolique du vers 21 insiste sur le registre fantastique de ce petit matin: « Une mer de brouillards baignait les édifices ». Nulle issue visible ou possible.
– Le Spleen triomphe totalement à la fin de la strophe avec l’évocation pathétique et tragique des malades: « Et les agonisants dans le fond des hospices/ Poussaient leur dernier râle en hoquets inégaux ». Le jour qui se lève n’est pas symbole de vie, de renouveau, mais au contraire de mort, de crépuscule….
– Enfin, la souffrance, la douleur des malade avec un registre pathétique puissant s’accompagne de l’ironie mordante sur les fêtards noctambules : « Les débauches rentraient, brisés par leurs travaux. ». Le petit matin achève les corps et les âmes faibles.
– Toute la strophe est pathétique. Le Paris du réveil est un enfer pour de nombreuses personnes. Le Spleen, imagée par la brume, environne tout.
– Ce spleen est aussi un chaos qui mêle des personnes qui se lèvent et d’autres qui s’endorment, où se croisent les noctambules et les diurnes.

Dernier mouvement: Paris se réveille pour travailler.(Quatrième strophe)

– Le dernier quatrain indique pour la première fois clairement la localisation : « le sombre Paris ». Elle pouvait être devinée, car le poème fait partie de la section « Tableaux parisiens », car la nature est absente du texte.
– Le premier vers de la strophe est une personnification de l’aurore : « L’aurore grelottante en robe rose et verte ». On remarque une nouvelle insistance sur le froid, qui traduit aussi la faiblesse de l’aurore. La lumière a du mal à gagner sur l’obscurité.
– Les couleurs vives « rose et verte » peignent le soleil levant à travers la brume, et le reflet de la lumière sur la scène. A couleurs de la « robe », elle confère à l’aurore un caractère allégorique, celui d’une jeune fille apportant le renouveau…mais avec peur et faiblesse.
– Le deuxième vers qui continue le premier avec un enjambement « S’avançait lentement sur la Seine déserte » situe la vision au cœur, au centre de Paris. L’idée de mouvement avec le verbe « S’avançait » est tout de suite freinée par l’adverbe « lentement » et l’absence de personnes « déserte ». Encore une fois, l’aurore a du mal à progresser dans la grisaille parisienne, grisaille réelle, et grisaille métaphorique.
– Cependant, notons tout de même, qu’à la fin, Baudelaire Choisy le terme d’aurore et non plus de crépuscule du matin. Dans la dernière strophe, on assiste bien au début d’une nouvelle journée et non au début du sommeil pour les poètes, les débauchés, les prostituées et la mort des malades.
– En effet, les deux derniers vers avec la personnification de Paris mettent en scène le réveil de la ville et de ses forces actives: « Et le sombre Paris, en se frottant les yeux,/ Empoignait ses outils vieillard laborieux. »
– Paris est donc personnifié par des actions humaines: « se frottant les yeux », « Empoignait ». C’est aussi une métonymie des habitants, le contenu (la ville) à la place du contenant (ses habitants, qui se réveillent et vont au travail).
– Après avoir longuement décrit la condition condition de femmes misérables dans la strophe précédente, Baudelaire finit sur les hommes, sur les ouvriers qui travaillent manuellement, avec dureté et ténacité :  « outils » , « laborieux ».
– L’Aube n’est pas forcément porteuse d’espoir, mais plutôt d’un éternel recommencement, c’est ce que souligne le nom « vieillard » qui marque l’ancienneté de Paris et de ses activités.
– La tonalité pathétique reste présente (laborieux, donc difficile peu enthousiasmant), aussi par la grisaille qui ne laisse pas percez l’aurore, « le sombre Paris ».
– Même avec le lever du soleil, la fin du fantastique, le Spleen reste comme suspendu au-dessus de la ville.

Conclusion:

Le poème semble partir d’une situation prosaïque avec le réveil d’une caserne pour, dès la deuxième strophe, verser dans le fantastique. Entre la fin du sommeil et le réveil, le Spleen s’installe physiquement et moralement. La troisième strophe insiste sur la souffrance et la douleur par un catalogue de la misère de catégories de femmes parisiennes, l’agonie des malades au petit jour, l’inversion du sommeil pour les prostitués et les débauchés. Enfin, la dernière strophe, par deux personnifications, signe le réveil définitif de la ville: un réveil inéluctable mais lent et douloureux.(reprise des conclusions des mouvements)
Le titre du poème se comprend à sa lecture. Baudelaire évoque jusqu’à la dernière strophe une confusion entre la nuit et le début du jour, un croisement entre ceux qui n’ont pas dormi et ceux qui se réveillent, ceux pour qui le sommeil (même éternel débute) et ceux pour qui le matin signifie le retour à l’activité. C’est la matinée, car le soleil se lève. C’est un crépuscule, car il ne chasse pas entièrement la nuit, le froid, la misère, la souffrance et le Spleen. Par l’absence de joie, de bourgeois, de gens heureux, l’aurore ne symbolise pas ici l’Idéal et ne peut vaincre un Spleen tout-puissant sur Paris. (Réponse à la problématique)
Ce poème peut être considéré comme la suite de « Crépuscule du soir » aussi dans Les Faleurs du mal. Il fait aussi écho à L’Aube spirituelle du même recueil qui présente par contre l’aurore comme la revanche de l’Idéal. (Ouverture)

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