Un mot, un poème: confinement, Spleen LXXVIII, Baudelaire.

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Un mot, un poème: confinement, Spleen LXXVIII, Baudelaire, Les Fleurs du mal, 1857.

Baudelaire est certainement un de nos poètes qui a le plus écrit sur l’enfermement, sur l’enfermement psychologique. Le spleen consiste en un état d’angoisse et d’ennui menant à la dépression au désespoir. La solitude pointe et enfonce Baudelaire dans la torpeur, mais lui permet aussi d’écrire un chef-d’œuvre.

Spleen – LXXVIII

« Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle »


Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
Et que de l’horizon embrassant tout le cercle
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;

Quand la terre est changée en un cachot humide,
Où l’Espérance, comme une chauve-souris,
S’en va battant les murs de son aile timide
Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;

Quand la pluie étalant ses immenses traînées
D’une vaste prison imite les barreaux,
Et qu’un peuple muet d’infâmes araignées
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,

Des cloches tout à coup sautent avec furie
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.

– Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
Défilent lentement dans mon âme ; l’Espoir,
Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.

Baudelaire, Les Fleurs du mal, 1857.

 

Dans ce poème, Baudelaire nous livre sa définition du confinement, de l’enfermement. Bloqué à l’intérieur par un temps orageux, « un ciel bas et lourd », « la pluie », il reste dans une pièce nauséabonde, malsaine, « aux plafonds pourris ».  Son désir de liberté est entravé par ce temps peu clément, « Quand la pluie étalant ses immenses traînées ».

Ce manque de liberté de mouvement crée les « longs ennuis ». Le temps s’étire jusqu’à en devenir insupportable. Il a du mal à percevoir la sortie de cet état. Ses pensées se mettent alors à dériver, à rechercher une échappatoire: « Où l’Espérance, comme les chauves-souris,/S’en va battant les murs de son aile timide ».

Seulement, il reste emprisonné, comme l’indique le champ lexical de l’enfermement: « couvercle », « cercle », « cachot », « barreaux ». Il ne peut s’évader, et se heurte aux murs de sa geôle. Ses tentatives sont des échecs.

La situation extérieure, lointaine (« l’horizon ») se rapproche, l’enferme dans une pièce, puis dans sa tête (« au fond de nos cerveaux »). Finalement, il capitule et se laisse aller au désespoir, au tragique sans issue dans la dernière strophe du poème.

Evidemment le confinement de Baudelaire est sans but, contrairement au nôtre aujourd’hui. Il ne s’agit nullement de se sauver et de sauver d’autres vies. Il n’existe aucun ennemi invisible à combattre, sauf celui de son humeur et de son vague à l’âme. Mais, ce poème, peu joyeux certes, un de mes préférés de ce maître tout de même, traite de l’enfermement physique et psychologique. Il nous rappelle que nous sommes des êtres sociables, comme disait Aristote, et pour la plupart d’entre nous, gênés de ne pouvoir partager ou échanger. Il nous rappelle que le corps et l’âme sont liés.

Il doit attirer aussi le regard des personnes relativement équilibrées sur les autres plus en souffrance, qui déjà avant cette période de confinement pouvaient être confinés eux-mêmes dans leurs labyrinthes émotionnels.

Je n’ai aucun conseil, mais tenons tous bon au maximum, et sinon essayons d’en tirer quelque chose. Vous me direz:  « Nous ne sommes pas tous Baudelaire », et vous aurez raison, votre serviteur le premier.
Portez vous bien.

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