Plaisir de lire ou de découvrir : Djinns, Les Orientales, Victor Hugo.

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Plaisir de lire ou de découvrir: « Djinns », Les Orientales, Victor Hugo, 1829.

« Djinns » est un poème particulier de Victor Hugo. Il prend place dans son recueil Les Orientales . Bien qu’il n’ait jamais voyagé en Orient, Hugo participe à la mode de son époque, a l’Orientalisme.
Ce long poème a pour thème les djinns donc, les fameux démons musulmans. Ils ne sont pas forcément toujours infernaux et destructeurs. Cependant, ici c’est ce caractère qui est choisi.

Hugo décrit une meute de Djinns à l’assaut d’une ville. Leur puissance destructrice, la peur qu’ils inspirent traversent tout le poème. Ils sont comparés à un essaim de sauterelle ravageant tout sans but, qui sonne l’alarme d’une ville en proie à l’urgence devant le danger.

L’originalité du poème tient à plusieurs éléments. Tout d’abord, il s’appuie uniquement sur le bruit, sur l’ouïe pour décrire la meute féroce des Djinns. Leur attaque de nuit ne permet de les discerner qu’au vacarme qui se rapproche. Le fantastique, le mystère et l’épouvante gagnent le lecteur à cette évocation juste sonore.

Ensuite, le poème se développe de manière circulaire. Le début voit l’approche avec un bruit qui croît, la fin, le départ avec un bruit qui décroît. Surtout, les strophes comptent des vers avec de plus en plus de syllabes qui rythment l’approche, jusqu’à la strophe du milieu, la huitième. Puis, la taille des vers baisse à la même vitesse que dans les sept premières strophes pour les sept dernières. Au fur et à mesure du rapprochement des Djinns, les vers prennent une syllabe supplémentaires, jusqu’à en prendre deux entre la septième et huitième strophe (passage d’un octosyllabe à un décasyllabe). En miroir, l’éloignement des Djinns se traduit par la perte de deux syllabes entre la huitième et neuvième strophe, puis d’une syllabe pour les vers de chaque strophe suivante.

L’augmentation régulière du nombre de syllabes dans les vers de la première moitié du poème fait ressentir la montée du danger. À l’inverse, la baisse régulière observée dans la seconde partie exprime le soulagement de plus en plus présent au fur et à mesure que les féroces démons laissent la ville derrière eux. Bonne lecture 🙂

Les Djinns

Murs, ville,
Et port,
Asile
De mort,
Mer grise
Où brise
La brise,
Tout dort.
Dans la plaine
Naît un bruit.
C’est l’haleine
De la nuit.
Elle brame
Comme une âme
Qu’une flamme
Toujours suit !

La voix plus haute
Semble un grelot.
D’un nain qui saute
C’est le galop.
Il fuit, s’élance,
Puis en cadence
Sur un pied danse
Au bout d’un flot.

La rumeur approche.
L’écho la redit.
C’est comme la cloche
D’un couvent maudit ;
Comme un bruit de foule,
Qui tonne et qui roule,
Et tantôt s’écroule,
Et tantôt grandit,

Dieu ! la voix sépulcrale
Des Djinns !… Quel bruit ils font !
Fuyons sous la spirale
De l’escalier profond.
Déjà s’éteint ma lampe,
Et l’ombre de la rampe,
Qui le long du mur rampe,
Monte jusqu’au plafond.

C’est l’essaim des Djinns qui passe,
Et tourbillonne en sifflant !
Les ifs, que leur vol fracasse,
Craquent comme un pin brûlant.
Leur troupeau, lourd et rapide,
Volant dans l’espace vide,
Semble un nuage livide
Qui porte un éclair au flanc.

Ils sont tout près ! – Tenons fermée
Cette salle, où nous les narguons.
Quel bruit dehors ! Hideuse armée
De vampires et de dragons !
La poutre du toit descellée
Ploie ainsi qu’une herbe mouillée,
Et la vieille porte rouillée
Tremble, à déraciner ses gonds !

Cris de l’enfer! voix qui hurle et qui pleure !
L’horrible essaim, poussé par l’aquilon,
Sans doute, ô ciel ! s’abat sur ma demeure.
Le mur fléchit sous le noir bataillon.
La maison crie et chancelle penchée,
Et l’on dirait que, du sol arrachée,
Ainsi qu’il chasse une feuille séchée,
Le vent la roule avec leur tourbillon !

Prophète ! si ta main me sauve
De ces impurs démons des soirs,
J’irai prosterner mon front chauve
Devant tes sacrés encensoirs !
Fais que sur ces portes fidèles
Meure leur souffle d’étincelles,
Et qu’en vain l’ongle de leurs ailes
Grince et crie à ces vitraux noirs !

Ils sont passés ! – Leur cohorte
S’envole, et fuit, et leurs pieds
Cessent de battre ma porte
De leurs coups multipliés.
L’air est plein d’un bruit de chaînes,
Et dans les forêts prochaines
Frissonnent tous les grands chênes,
Sous leur vol de feu pliés !

De leurs ailes lointaines
Le battement décroît,
Si confus dans les plaines,
Si faible, que l’on croit
Ouïr la sauterelle
Crier d’une voix grêle,
Ou pétiller la grêle
Sur le plomb d’un vieux toit.

D’étranges syllabes
Nous viennent encor ;
Ainsi, des arabes
Quand sonne le cor,
Un chant sur la grève
Par instants s’élève,
Et l’enfant qui rêve
Fait des rêves d’or.

Les Djinns funèbres,
Fils du trépas,
Dans les ténèbres
Pressent leurs pas ;
Leur essaim gronde :
Ainsi, profonde,
Murmure une onde
Qu’on ne voit pas.

Ce bruit vague
Qui s’endort,
C’est la vague
Sur le bord ;
C’est la plainte,
Presque éteinte,
D’une sainte
Pour un mort.

On doute
La nuit…
J’écoute : –
Tout fuit,
Tout passe
L’espace
Efface
Le bruit.

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