L et J, Une Histoire sentimentale: Épitaphe amoureuse Chapitre 1 à 25❤️

L et J une histoire sentimentale Épitaphe amoureuse.

Parce que les hommes peuvent aussi aimer.
Parce que les hommes peuvent aussi être trompés.
Parce qu’il en reste encore quelques romantiques
Parce que notre amour est ou était unique.

Prologue:

Le mot que j’ai eu le plus envie de prononcer est idiote. Ce n’est pas un mot plaisant, ce n’est pas un mot sympathique, mais c’est un mot affectueux. Qu’a-t-elle fait pour que je l’aime autant? Si peu, sauf que je la connais depuis qu’elle a dix-neuf-ans. Nous avons traversé des tempêtes et des monts hurlants; nous sommes maintenant dans une guerre de cent ans. Elle ne réfléchit pas plus loin que le présent et le passé récent ; je traque les ides d’un Mars d’antan, et me guide aux augures des vents d’autan.

Sa rationalité inflammable se consume en quelques heures d’idée, quand la mienne forge l’airain jusqu’à être aveuglé. Les esprits embrumés oublieront peut-être que L. et Julien se sont aimés. Jusqu’à l’autel des héros, jusqu’aux portes des tombeaux, j’irai crier ma souffrance du désert, de la déshérence. Je ne laisserai personne dire, qu’à part la mort de mon père, sa trahison ne fut le pire. Je ne laisserai personne douter que dans mon cœur, elle gardait, elle seule, les clefs du bonheur. Je me battrai, coûte que coûte, jusqu’à la dernière goutte, comme Orphée pour Eurydice pour la sauver d’une vie si lisse. Je prendrai les torrents de haine et de boue pour la dévier des sages conseils des hiboux. Je me tiendrai seul face à ceux qui la courtisent, armé d’une vérité qui me dessert, toujours pour elle sincère. Jamais, je ne me renierai, ce serait la plus basse offense que je lui infligerais. Je l’aime, je la regarde, même si loin, mes prières à Marie la sauvegardent.

L’amour éternel n’existe pas. Lapalissade qui laisse coi. A vivre sans péril, on vit sans gloire. La gloire n’est rien en amour, comme l’honneur est tout. Elle m’a trompé, tout est dit, la confiance ne naît pas de l’oubli. Et si… Et si elle me regardait d’un air alangui. Et si elle marmonnait des incantations de magie. Et si elle invoquait la sorcellerie. Et si elle caressait mes cheveux endormis. Et si elle écrivait l’histoire d’un insoumis transi. Et si elle me racontait que le cimetière de nos espoirs mentaient aux brillances de notre histoire. Et si…elle reprenait le cours de nos vies. Je la croirais volontiers; yeux, coeur et poings liés à la tendresse de ses volontés.

Je n’ai pas de direction. Je voyage a vue selon son inclination. Esclave de ses humeurs, je compte les heures. Un sablier plein de sable erre sur une plage de palabres. Peu prolixe, elle me réserve le masque du nix. Le passager sombre quand elle se voit telle une blanche colombe. Elle exagère mes ombres. Je la ressens légère, étourdie par l’onde. J’écris pour exorciser les mensonges. J’écris une épitaphe à mes ennemis qui s’esclaffent. J’écris pour que les mots gravent mon amour et ma peine parmi les lettres éternelles.

Je veux qu’elle sache ce qu’elle perd, et ce qu’elle pourrait retrouver. Derrière les hiéroglyphes de nos amours délaissés se cache l’acmé d’une renaissance ardente. La proximité d’un Léthé où rimeraient amour et bonheur m’engage à jeter mes derniers feux dans le foyer qui s’éteint de nos passions oubliées.

Mon entreprise n’a rien d’une reconquête. D’Oscar Wilde, j’emprunte le chemin d’un hurlement des profondeurs, tout en espérant un autre destin. Je veux la toucher, la bouleverser, la transporter dans des nuées argentées, convoquer les souvenirs des douceurs passées, mais aussi qu’elle respire la terre solfatare sur laquelle brûle mon cœur durant ces innombrables heures.

Et enfin, lui ouvrir mes bras, lui parler apaisé ,avec ma voix qu’elle aime tant, la rassurer, lui pardonner, la regarder de nouveau comme la plus belle des promesses, et vivre les heures filantes au bord de l’allégresse.

Oublier le Dimanche 16 Mai 2021, la duperie libérée, les portefaix malsains. Oublier les images d’un naufrage digne du radeau de la méduse, d’un Guericault mal peint, alors qu’elle maîtrise de la peinture les couleurs, l’énergie, sinon le dessin. Oublier les paroles insouciantes, catharsis pour elle de son besoin d’innocence. Oublier que je fus son aimé, qu’elle a chois, même si elle ne le sait, par alchimie du cœur de métamorphoser en damné. Oublier… peut-être jusqu’à l’oublier elle…

Maintenant, voici notre histoire.

Chapitre I:  La rencontre. 

La destinée des aimés peut prendre son temps, ou se décider en une seule journée. En fouillant dans les éboulements actuels, j’ai déterré une orbe de beauté elfique, le hasard magnifique d’un jour de Juillet 2005. Je me souviens…

Convocation de sensations et d’émotions, rationalité errante, combattante des démons, je te chasse un instant pour réussir du passé l’invocation! Je la revois ce jour-là. Je ne la connais pas encore. Elle n’est pas encore cette femme baudelairienne parée de mépris et d’or. Belle telle une hirondelle annonçant le printemps, elle a ses joues pleines qui disent des histoires de danses de gitans. Ses yeux agiles et bridés nourrissaient déjà d’une lumière subtile d’un soleil couchant rosé la rosée sentimentale abandonnée de mon âme romantique.

Une première rencontre plus que prosaïque, si le hasard, gémeau équivoque et diabolique, ne s’était mêlé à nous rapprocher. Nous nous sommes rencontrés dans les livres, il ne pouvait en être autrement, nous les dévorons. Elle en fait des murs tangibles et inconscients qui construisent sa tanière, la sécurité de sa maison. Pour moi un équipage, ils me mènent tantôt en voyage, tantôt en apprentissage. Elle lit pour ressentir et se rassurer, je lis pour m’évader et douter. Nos motivations dissemblables n’empêchent que nous estimons Molière, Aragon, Yourcenar, Camus, ou Michaux comme des compagnons délectables.

Les livres dont nous sommes ivres se sont avec les années accumulés, elle ne cesse d’en dénicher de nouveaux. Elle adore les titres ésotériques de ceux qui impliquent le mystère ou les imbrications mémorielles et psychologiques. Elle annote souvent la première page d’une date, d’une signature, d’un mot. Ainsi, le livre lui appartient, il est sien. Elle ne les corne pas, elle a trop de respect pour eux. Avec soin, elle utilise des marque-pages. Si elle pouvait en d’autres endroits être aussi sage…

Nous nous sommes rencontrés dans les livres, dans une bibliothèque, par un bel après-midi de Juillet. La tour de verre Est de la bibliothèque nationale de France monte des jardins intérieurs aux cieux du 13 ème arrondissement. Devant l’entrée, elle garde même en été à l’ombre une plate-forme où viennent fumer et discuter les étudiants un café à la main pour faire une pause dans leurs recherches et révisions. C’était mon cas, je discutais avec mon cousin, un ami, un second frère pour moi, un joyeux drille avec qui je passais le plus clair de mon temps dans ces années-là.

De quel sujet parlions-nous? De mon mémoire d’histoire byzantine que je terminais, des œuvres de philosophie qu’il consultait, ou de politique et de la marche du monde, comme nous prenons encore souvent plaisir à le faire. Peut-être même d’une fille que nous avions remarquée… Elle vint nous aborder avec le sourire, sourire qui constituait ,pour moi il y a peu encore, un petit bonheur tout simple, mais ô combien précieux. Évidemment, elle souhaitait une cigarette. Je lui en offris une, et tous les trois, nous continuâmes la discussion engagée. Durant le reste de la journée, nous nous revîmes à plusieurs occasions pour la même occupation. Je ne doutais pas un seul instant que ce hasard fortuit serait le début de quinze années de vie commune, même d’une seule année!

De fugitives conversations, deux cousins, une jeune fille qui fument, 26, 23 et 19 ans, que la vie paraissait facile à présent. Or, cette époque-là n’était pourtant pas la plus facile de ma vie, bien qu’elle paraisse maintenant douce comme le miel. Étrange contraste de la mémoire que d’idéaliser les moments précurseurs du bonheur, alors qu’il n’existait pas au moment-même.

Ce fut donc la première fois que je la vis. Et si je me souviens de cette journée avec autant d’acuité, ce n’est pas juste parce que comme un fou je l’ai ensuite aimée, c’est aussi parce que l’après-midi passé, quand chacun se rendait vers la soirée qui l’attendait, la rencontre n’était en fait pas encore terminée.

Chapitre II: Chance ou destin.

Parfois, dénouer les fils malins des coïncidences n’aboutit qu’à comprendre du destin l’incidence, et dans cette histoire de l’amour, l’innocence. Elle doit être bien loin de ces considérations vivant le moment présent dans les bras de son nouvel Apollon. Je n’ai pas la même occupation. Je me remémore qui nous étions.

De la bibliothèque nationale aux quais de Seine à Paris, de la journée à la soirée, un autre état d’esprit, et pourtant… Après la recherche et l’étude, je rejoignais des amis, à Paris-plage, manifestation estivale parisienne donnant un air de vacances à la capitale sous le soleil. Promenades, buvettes, concerts et spectacles rythment les soirées de Juillet et d’Août de la plus belle des cités.

A part Istanbul, la bien nommée, « la cité qui règne », dans mes voyages peu innombrables, Paris reste une ville mémorable. Ville d’histoire, d’architecture, de pouvoir, et d’amour tous les jours, par temps gris, elle est romantique, par temps ensoleillé elle est magique. Paris se rencontre dans toutes les petites rues qui partent à l’infini, qui usent les pieds et la vue. Paris se mange dans tous les petits restaurants qui composent une nappe immense à l’intérieur de sa petite surface. Paris s’apprend au travers des promenades diurnes et nocturnes, de Montmartre à Denfert-Rochereau, des Champs-Elysées à Nation. La flore est peu présente, la faune vient des quatre coins du monde. Paris est une fête, pour reprendre les mots de Fitzgerald, mais Paris est une révolution pour reprendre les mots de Soboul. Paris s’appartient, et jamais personne, homme politique ou devin, ne décapitera de cette ville son charme si particulier, la majesté de ses quais, le gris de ces immeubles, le centre du monde qu’elle meuble. Comme Venise, à tous les amoureux, Paris chuchote des mots qui frétillent, qui disent à la fois pour toujours et adieu.

Quelles chances avions-nous de nous rencontrer ce soir-là de nouveau? Rien, une grille de loto. Je venais voir un concert avec une amie, elle est proche, elle s’appelle Stéphanie. Conviée par son frère, elle m’avait averti. Je l’aime, son frère je l’apprécie, la soirée était décidée, discuter, rire et s’amuser. A peine sur les lieux, qui vois-je? Cette jeune fille avec qui j’avais parlé. L. que je croise dans le flux grossissant des badauds parisiens. Je la reconnais, elle me voit. En une journée, nous nous croisons deux fois. Quelques mots échangés ne trahissaient aucun émoi. Seulement, une interrogation, le destin auquel je ne crois pas, auquel elle croit plus que moi, venait de frapper une fois. Toc,toc, Julien et L. contre toutes probabilités ce jour-là de nouveau ont discuté. Je lui offre une bière à une tirette, elle la prenait pour elle ou pour un de ses amis qui aimait la buvette. Je prends la mienne, interrogé et le coeur déjà en bandoulière. Je ne me demandais pas encore si Psyché sur nous s’était penché. Je ressentais juste que cette fille me mettait l’esprit en posture singulière.

Aujourd’hui, cette journée me paraît si belle que j’ai du mal à l’analyser. Je suis dans un enfer sentimental, et j’écris sur une rencontre aux allures sacrales. Elle m’a dit avoir fait une belle rencontre avec son nouvel homme. Je connais la suite de l’histoire que je conte, et notre rencontre continue dans la beauté. Je ne sais si je m’abuse moi-même, mais je sais ce que nous avons vécu. Personne, surtout pas lui, à postériori manipulateur,  n’enlèvera ces temps suspendus qui relèvent du bonheur innocent, qui terrassent les indigences des mauvaises errances.

Chapitre III: les premiers émois.

Je suis dans une période dérangeante, de celle qui mette les roues à côté des jantes. Je me rappelle et en même temps suis dans la truelle du malaise ambiant. Je ne sais qui convoquer, vers qui mes prières doivent s’envoler. Je l’aime, sans être aimé. Je souffre quand de l’autre côté elle ne sait y penser. Je suis seul, quand elle convole. Je ne sais rien, elle tricote sans dessein le douloureux cadenas de nos passions, qui maintenant traînent d’irrémissibles émotions.

Elle trouve assurément dans de nouveaux bras le charme rassurant des premiers émois. Après plusieurs mois de tentative et d’approche, après plusieurs rapprochements ou anicroches, je réussis un matin, au soleil levant d’un début de printemps à tisser ce lien qui se nomme sublime.

Entre Juillet 2005 et Mars 2006, nous eûmes différents rendez-vous manqués. Deux baisers chastes et mauvais furent échangés sur les quais de la Gare du Nord. Barbara chantait des quais de gare avant nous. Elle avait la voix, le texte et l’intonation. J’étais gauche, maladroit, et….sans salive surtout la deuxième fois. La belle sauterelle, je ne sais même aujourd’hui ce qu’elle pensait ou ressentait. Des coups de fil passés de cabines téléphoniques avec des cartes prépayées, à l’époque achetées dans des tabacs, pour maintenir le lien, pour savoir ce qu’elle faisait, pour lui faire entendre ma voix qu’elle a toujours aimée.

Elle voyageait. En Mars 2006, elle avait passé deux semaines avec un homme plus âgé que moi à l’époque dans une maison familiale ou de campagne en Isère ou Ardèche..j’ai en partie oublié. La relation était sèche. Elle profitait du cadre, elle s’incrustait dans les arbres. Revenant de ces errements, nous nous revîmes un soir. J’habitais chez ma mère. Maison de courants d’air. Sinfonéro comme le chantait Moustaki. Le vin, la musique, les cigarettes, quelques pétards et l’oubli.

La soirée avait débuté à Paris. Elle se termina au premier étage de la maison dans laquelle je dormais en ce temps là. Je l’invitais évidemment à passer chez moi. Nous regardâmes deux films. Je me souviens de « la Cité de Dieu », ce long métrage brésilien sur les favélas si poignant. Nous parlâmes de bien des choses, de cinéma, de littérature, de peinture. Je la bouffais des yeux, je la trouvais belle, je l’adorais.

Cette nuit se termina au petit matin. Nous nous endormîmes dans un lit en bois aux moulures enfantines, au matelas enfantin. Les premières heures du jours, le soleil rosé de six heure du matin, déposaient sur nos deux êtres liés une lumière tamisée. L’un contre l’autre, ce fut la première fois. Moi, derrière elle, la blottissant dans mes bras, j’ai caressé son corps avec tendresse et sensualité. Les contours de son corps restent encore imprégnés dans la mémoire sensorielle de mes jeunes années. A part ces superbes tendresses un peu chaude, rien d’autre ne fut échangé. J’en garde un souvenir ému, je ne dois pas être le seul, nous étions deux. Je l’ai aimé pour la première fois.

Depuis, j’ai passé peu de nuits sans elle. Depuis, mes doigts, mes mains, mes bras n’ont rien oublié. Depuis, je crois qu’avec passion je l’ai aimée. Depuis peu, je sais qu’elle m’a remplacé…

Chapitre IV: entre aujourd’hui et hier.

Aujourd’hui gît dans les entrailles en décomposition de mon coeur la longue histoire de nos amours passionnés. Aujourd’hui se fracassent les roses utopiques du temps d’avant, de jadis, aux racines ancestrales, et les ressentiments orageux du temps présent, qu’il finisse, aux sonorités sépulcrales. Aujourd’hui s’affrontent sans issue la raison intraitable devant la trahison, saisissant la fatalité de sa répétition, et l’émotion affable devant l’imagination, étreignant le moindre espoir de guérison. Aujourd’hui, à une croisée des chemins sinueux et incertains, pourtant si universelle et banale, mais toujours retentissante pour tout à chacun, je n’éprouve ni doute, ni peur: derrière moi sont les plus grosses erreurs, derrière sont les plus grosses horreurs.

Aujourd’hui, c’est la nuit froide et obscure. Hier, il y a longtemps, il y a quinze ans, c’était le printemps. Retour au récit apaisant et charmant des débuts de l’histoire entre L. et Julien, des moments précieux qui font du bien. Nous en étions restés à la fin d’un mois de Mars 2006, aux lancinantes et envoûtantes tendresses naturelles d’un serpent qui danse, celui de l’amour et de l’insouciance.

Dix jours, ou peut être une semaine après cette nuit augurale, nous décidâmes d’inscrire notre relation dans un cadre plus officiel, plus solennel. Oh, rien de signé, ni de papier. Rien de pesant, ni d’effrayant. Il avait dû nous sembler, tous les deux en même temps, que nous devions donner une date, mettre une borne à ce qui débutait. Nous avions déjà peut-être, je ne sais, l’impression de partager quelque chose d’important.

L’expression dit que l’occasion fait le larron. Ici, point de vol, ni de malversation. Juste une envie de symbole, mettre un sceau sur notre fraîche union. L’occasion mentionnée s’imposa par elle-même, spontanément, comme tous les véritables amours naissent, avec une sortie ensemble pour une exposition sur les dragons au Jardin des Plantes à Paris. Au centre de Paris, lors d’une belle journée dorée par le soleil du printemps, nous voilà dans cet écrin magnifique datant du XVII ème siècle, dans un des plus beaux quartier de la capitale. Entourés de fleurs, de plantes, de verdures, de serres, et de superbes bâtiments, nous passâmes un agréable et charmant samedi à déambuler dans les jardins, et à s’intéresser aux dragons légendaires, ou réels.

D’ailleurs, un dragon marqua nos esprits. Le dragon de Komodo, sorte de varan, de gros lézard indonésien, nous fit bien rire. Sans être un spécialiste, mon souvenir arrime l’image d’un dragon de Komodo avec une collerette, qui le rendait ridicule. Bien sûr, aucune insulte envers ce noble reptile! Seulement, à son corps défendant, il provoqua notre hilarité. Que la journée fut belle simple et drôle!

Et drôle oui. Nous avons souri au destin. La journée en question était un 1er Avril! Depuis quinze années, chaque premier Avril n’est plus pour moi le jour de la blague et des poissons accrochés dans le dos, mais celui d’un drôle de dragon, et des rires d’amoureux, de ses rires à elle cristallins et chaleureux à la fois. C’était hier…

Chapitre V: « une belle rencontre avec son amant ».

Elle a bâti un temple à l’autre comme une adoratrice dans notre chambre à coucher, dans ma chambre à coucher. Elle a pris ses cadeaux pour les mettre sous ses yeux, sous les miens. Elle a pris ses avis, conseils pour en remplir de livres une bibliothèque. Elle a caché la longue correspondance qu’ils entretiennent dans un recoin mystérieux. Elle a dû scrupuleusement noter l’avancement de leur relation, leurs rendez-vous, leurs ébats. Elle buvait ses paroles au point que tout dans sa vie tournait dernièrement autour de lui. Elle est devenue une vestale en constante préoccupation d’un démon fourbe et manipulateur dont s’exhalent des miasmes. Elle a couché avec lui pendant un an et demi tout en dormant à mes côtés dans notre lit…

Pour employer une litote, ce n’est pas exactement ainsi que notre idylle avança quinze ans auparavant. Nous voguions au gré de nos humeurs amoureuses. Le lit était un espace de liberté, de joie, de sincérité, de sexualité. Nous nous découvrions sans nous en apercevoir avec simplicité et facilité. J’habitais chez ma mère à l’époque, elle vint rapidement cinq jours par semaine, partageant musique, ripaille et discussion. La maison était un moulin à vent, très accueillant.

Moustaki, Brel, Barbara, Reggiani rythmaient les soirées, moins enhardis certes que Bob Marley, elle ne l’aime pas, je l’adore. Depuis qu’elle est sortie de ma vie, je l’écoute de nouveau, « stop that train » revient enfin! on perd, on gagne, être ce que l’on est est-il le meilleur? Je ne sais pas.

Durant ces premiers mois, un épisode a symbole vraisemblablement d’épilogue. Elle enorgueillie son caractère d’une guirlande de mauvaise fois. Avec l’âge, elle orne ses arguments d’une psychologie adultère qui lui sied parfaitement. Que répondre au droit prépondérant quand on argue du sentiment ? Rien. J’aurais aimé qu’elle soit plus romantique, plus ailée du coeur, plus aérienne. Elle l’est pour lui, pour moi, plus terre-à-terre. Elle m’a trompé pendant un an et demi. Je me plains, non, j’écris.

Durant ces premiers mois, un épisode me frappa, et toujours me reste en tête. Elle était partie, en furie, bille ne tête, en me disant des noms d’oiseaux, en me traitant de tous les maux. Elle me quittait. Je faisais la vaisselle, activité noble et sempiternelle. Je n’ai eu aucune réaction, sauf celle d’un automobiliste en face d’un piéton. Un signe du chef, un mouvement des mains, un Ponce Pilate face à un jugement sans lendemain. Elle revenait deux heures plus tard.

Aujourd’hui, les deux heures durent plus longtemps. Un homme, son ombre, des sentiments, et des coucheries par dizaine gâchent un retour innocent. Je ne puis la voir sans ressentiment. Elle dit avoir raison, et ne me présente que du mécontentement, alors qu’elle couche toujours avec lui.  Honneur et fierté obligent. Elle m’a trompé. Je ne puis me coucher.

Chapitre VI: Maintenant.

Les circonvolutions des temps fragmentés mènent à des conclusions fumeuses et variées. Un mois après, quatre semaines après les Eumenides vengeresses, savoir s’apparente à désespoir.

Elle l’a aimé pendant plus d’un an , d’hôtel en hôtel, comme un paon. Subjuguée, elle me méprisait. Pour lui, les rires, la sensualité, les dires intéressants, pour moi, le travail, les ébats fades, les rictus énervants. Pour lui, l’aventure, la jouissance, les caresses en-dessous de la couette, pour moi, les regards durs, la réalité, les reproches, les griefs. Pour lui, la tendresse, nue, l’allégresse, pour moi, le beurre rance, les injures, en l’observant, la souffrance.

Il a eu raison, elle aussi. Toutes ces soirées et ces après-midi laissent une traînée de trésors dorés que je ne puis partager. Les livres dans notre chambre sont le fil d’Ariane de Thésée et du Minotaure. Il lui a offert bien d’autres présents: des livres, des bijoux, des vêtements. Tant d’oripeaux qui décalaminent  notre peau, tant d’objets qui trahissent notre projet. Elle est certaine d’avoir raison, elle a construit notre oraison. Aucun mal, elle est sûre de son beau mâle.

Je reste seul. Le cœur appelle, le coeur résonne, le coeur raisonne, le coeur saigne. Elle désire, elle soupire, elle lui donne, elle aime qu’il soit son cicérone. Je ne suis plus rien. Je ne suis que cendre noire, une face des instants hagards….

J’ai pourtant un beau visage, des cheveux sauvages, des mains douces et imaginatives, une voix qu’elle adore, un sexe sans complexe, et pour d’autres femmes qu’elle, une endurance rare et appréciée.

Elle préfère son amant. Je crois être tout sauf être repoussant…depuis plus de quinze ans. Elle en a décidé autrement, et son imagination est restreinte, jamais elle ne saura comment me reconquérir. Pour elle, c’est du vent, elle me voit comme un paravent. Je ne suis pas de ces hommes-là, l’honneur et l’amour à jamais m’animent, elle le sait, mais trivialement s’en fout. Pour lui, elle peut faire des efforts, pour moi, elle  n’en fera jamais, elle dort…

Chapitre VII: L’Espoir ?

Nous ne sommes plus dans une guerre civile contrairement au roman L’Espoir de Malraux. Nous ne sommes plus momentanément ou pour longtemps dans l’invective, l’incompréhension permanente, la défiance, la méfiance et le bruit. Nous avons renoué petitement, nous avons repris doucement le fil de la discussion fracturée depuis un mois, depuis plus d’un an. Tout semble devoir se dérouler un dimanche dans notre roman, alors c’était dimanche dernier le 20 Juin.

Pour une fois, elle a pratiquement plus parlé que moi. J’use des mots à l’oral comme à l’écrit, je ne fais pas dans l’économie. Je prends de la place, je meuble l’espace, je ne suis pas reposant, je peux être agaçant. Elle parle peu, et j’écoute peu. Il est temps qu’elle parle plus et que j’écoute plus. Communication et attention constituent les deux piliers d’un début de solution.

Elle commence à me dire la vérité, à ne plus cacher, à ne plus mentir, à me respecter. La vérité fait mal, trouble, paraît irréelle, mais elle est nécessaire, elle est enfin saine, elle n’est pas belle mais elle est lien et confiance.

Elle commence à percevoir la souffrance qu’elle m’a infligée, ces coups de poignard dans le coeur avec lesquels elle m’a torturé, le malheur qu’elle a créé. Elle est en colère contre moi, depuis un an et demi elle me met de côté et dans cette colère y trouvait la légitimité, et la normalité de sa tromperie. Elle a mis enfin les vrais mots sur son comportement. Elle n’a pas fuit comme elle le faisait dernièrement.

Elle commence à regarder ses excès à l’aune de notre amour, à les juger au miroir de nos années, à me regarder en pensant que je pourrais lui manquer. Elle doute, elle ne sait si Nous peut recommencer, si cela est possible. Elle ne voulait pas me quitter….et ici mon esprit d’homme peine à raisonner l’inconcevable. Elle me trompait sans se l’avouer tout en désirant secrètement ou non me garder.

Pour elle l’autre est un double maléfique de moi. Je croyais être unique, un Julien qui n’existe qu’une fois. Me voilà dupliquer, cloner. Elle allait chercher en lui ce qu’elle ne trouvait plus en moi. Pourtant depuis un an et demi, il aurait juste fallu qu’elle me laisse approcher, qu’elle demande, qu’elle soit tendre…mais elle ne le pouvait.

Espoir d’une journée passée ensemble à parler aussi de sujets plus légers, à rire et à sourire plusieurs fois, à se regarder. Espoir ténu, faible, réduit, car l’avenir semble incertain, mais espoir quand même. Quand elle s’est engagée dans l’escalator la menant au quai de son train, elle s’est retournée vers moi et m’a fait signe de la main…

Espoir à construire ou à enfouir? Elle ne peut revenir sans agir, sans plus me raconter, sans plus se faire pardonner. Elle ne pourrait revenir, et je ne pourrais l’accueillir pour le même échec, pour le même cauchemar. Même si nous sommes liés par la passion, nos avons besoin de repos et de calme, même si nous sommes liés par la passion, nous avons besoin d’une tendresse peu bruyante, d’une gentillesse prévenante. Elle ne pourrait revenir sans que j’y pose quelques conditions qui laveraient un peu mon honneur, qui reconstitueraient un peu ma dignité, qui poseraient les premières dalles de la route de la confiance retrouvée.

Esquisse d’un espoir dont tous les deux sommes bien conscients qu’il est encore lointain, qu’il se nomme peut-être mirage, qu’il n’est peut-être que de passage. Mais, en cette matière-là, celle de l’amour qui nous unit, je suis courageux, opiniâtre, réfléchi. Je ne laisserais pas quinze années partir en fumée sans me battre contre lui, contre moi, un peu contre elle aussi s’il le faut. Je ne laisserais pas quinze années disparaître sans lui tendre la main, débuter un nouveau chemin, changer de destin. Je ne laisserais pas quinze années se ratatiner sans essayer de changer, de me changer moi dans ce que j’ai de mauvais, sans embrasser de nouveaux desseins.

Et Elle?

Chapitre VIII: il y a neuf ans.

Tellement banal, tellement trivial, elle n’a pas eu l’originalité d’inventer. Pour être par moi quittée, elle a dans des hôtels couché, psychanalysé. Pour perdre ses sentiments, elle a pris un double pour me remplacer, pour nous éviter, pour que sans moi sa vie après un an et demi ne soit pas si différente. Moi, pour vider mon intérieur du puits de quinze ans d’intimité, j’écris. Quand il ne restera plus une perle d’eau, quand de ce lac ne subsistera plus une flaque, quand de cet océan les flots seront taris, j’arrêterai, mais pas avant, à part pour l’amour renaissant comme il y a neuf ans…

Il y a neuf ans, déjà un premier incident, beaucoup moins grave, néanmoins retentissant. Nous ne nous étions pas quittés, elle m’avait quitté. Au froid de l’hiver 2012 je ballotais entre le grenier insalubre, la sous-pente d’une maison squattée, et ensuite, plus confortablement, dans une chambre disponible de l’appartement d’un ami, cher et toujours proche. Une nouvelle occasion m’est donnée de le remercier.

Elle n’engagea pas de manière aussi forte notre amour, elle ne prit pas la tromperie comme détour, mais s’amusa à des rencontres légères, je crois, qui ,pour être désagréables et douloureuses pour moi, ne mirent à ce point notre amour en danger. A cela, je ne puis reprocher la légitimité, le contrat moral, le respect et la dignité. Elle avait entière liberté. A priori, elle souhaitait m’oublier. Est-ce le même phénomène en ce début d’été?

Je me suis battu au plus haut degré. J’ai découvert pour elle des ressources nouvelles. Avec idée, imagination, volonté et travail, j’ai accompli une performance romantique….qui n’a eu peut-être aucune incidence. Ironie des temporalités différées quand les aimés sont séparés.

Il y a neuf ans, j’ai écrit pendant trois semaines chaque jour un épisode de nos vies suivi d’un poème. Ces feuillets quotidiens, je les déposais dans les premiers métros du matin sur la ligne 12 qu’elle empruntait. Par paquet de six-cents à mille-deux-cents, je prenais soin de chaque page que je disposais sur les sièges vides des rames du métro. Je passais deux petites heures chaque matinée de la semaine à arpenter les wagons entre Jules Joffrin et Porte de La Chapelle. Je rédigeais la veille au soir mes petites histoires, mes vers sentimentaux. Je photocopiais dans la journée quand un moment de libre se présentait. Tout une organisation, tout un travail, de l’abnégation, du courage et du moral, pour un but, un seul, celui de la reconquérir. Les temps étaient différents.

Cette expérience fut intéressante. J’eus de nombreuses émotions en rencontrant des personnes. Des centaines de messages me furent adressés, tous étonnés, tous bercés par les sentiments exprimés. j’eus même l’insigne chance d’avoir mon petit moment de gloire en étant le centre d’un reportage radio du France Info hollandais. Seulement, elle ne lut pas un seul de mes feuillets. Partie en vacances à l’autre bout du monde, elle était environnée d’océan, de jungle, de senteurs exotiques, quand j’égrenais mes amours métropolitains.

A son retour, nous nous remîmes ensemble. Elle me reprocha tout de même cette geste épique et romantique, car je dévoilais notre histoire, j’apparaissais impudique. Qu’en est-il des écrits actuels? Je n’en sais rien. Ont-ils plus de valeur pour elle que les lettres de son Abélard? Je ne sais guère. Peut-être ne suis-je destiné qu’à jeter des bouteilles à la mer… J’aurais tellement aimé écrire avec elle, cette histoire romancée manque de deux autres mains et de sa vérité. Ne vous y trompez pas, elle possède d’innombrables qualités. Je les connais trop bien pour toutes les oublier.

Chapitre IX: une histoire d’anniversaires.

Lui a-t-elle déjà fêté le sien, offert des cadeaux en buvant du vin pétillant, du prosecco ? Oui, non, certainement. A-t-il déjà fêté le sien? Avec des cadeaux, en buvant du vin pétillant, du prosecco?Question en suspension… Mais, nous, nous avons eu deux anniversaires particuliers, un chacun. Plongeons nous avec bonhommie, en sécurité dans ces deux soirées très sympathiques sans suspicions où les rires et la surprise prennent le pas sur l’ire et la méprise.

Le premier fut pour ses vingt-deux ans de mémoire. Un déferlement, une vague, une submersion. Je n’y fis pas attention, bien que j’étais l’organisateur, mais moi et l’organisation, deux principes en opposition. Nous débutâmes la soirée dans un bar. Elle travaillait à l’époque tardivement dans un établissement de music-hall bien connu de Paris. Elle photographiait des provinciaux, des Russes, des Levantins, des gens inintéressants venus de partout pour épater leurs compagnes et passer un bon moment. Elle savait le faire à la perfection. Elle est mauvaise et distille du poison. Elle est formidable et sait jouer du coeur et de la raison.

Nous sortîmes ce soir-là dans un bar déjà. Je ne me souviens plus du lieu, peut-être Pigalle ou Oberkampf. Les convives vinrent. Les amis, amies, du travail et de la vraie vie se donnèrent rendez-vous. Le monde grossissant montrait la valeur de ma femme, de cette jeune fille à bien des égards aimable. Passons la première partie de soirée dans ce bar, ce pub, à faire connaissance, à se flécher. Mon cousin était présent, mon second frère, ma dent de sagesse. Par un mouvement innocent, bien que calculé, j’invitai le monde entier chez lui. A Gare du Nord, dans une chambre de bonne, à la surface très réduite, nous nous retrouvâmes plus d’une vingtaine. Dans sa pièce principale, c’est à dire sa chambre, son salon et sa salle à manger en même temps, nous étions plus de vingt-cinq. Tous les murs étaient couverts par des personnes entassées, les unes à côté des autres. Nous fumions, nous discutions, nous buvions. Pendant plusieurs heures, le tout était rempli. A force de vider, et d’écluser, ce lieu retrouva son havre de paix. C’était son anniversaire. Il fut beau, sympathique, festif. Je garde en mémoire ce chaos gentil et stimulant. Des souvenirs du temps d’antan. Elle souriait, éberluée par tout ce foin, surprise par tout ce mouvement. J’aime toujours ce moment…

Des années plus tard, il y a quatre ou cinq ans. Mon père était déjà mort, pas que le mien, celui de mon frère et de ma sœur aussi. Avec gentillesse, avec tendresse, avec classe, sans le snobisme actuel, elle avait appelé mes amis pour enchanter un anniversaire qui faisait que je retrouvais l’amitié d’êtres chers. Elle avait tout organisé jusqu’à la surprise inaugurale, voir en un instant tous ces gens si aimés. Je l’ai remercié, et le ferai encore. Un plaisir sans contraste, un sourire sans difficulté, une joie sans iconoclasme ont bouleversé mon esprit, mon coeur, mes idées. Elle avait eu raison à mille pour cent. Elle avait eu raison pour tous les temps, le passé, le présent et maintenant. J’ai évidemment beaucoup parlé. Je l’ai peu écouté. Elle était contente, j’étais content. La simplicité, quand il n’y a pas d’amant…

Une histoire d’anniversaires. Je ne crois pas qu’elle en ait vécus d’aussi beaux que ceux décrits. Malheureusement, l’inconnu me fait douter. Elle a manqué le mien l’année dernière, elle ne m’a pas laissé l’occasion de fêter le sien. Ont-ils partagé des moments si proches? La vérité ne m’appartient pas, la maïeutique n’accouche toujours pas. Socrate reste un sphinx aux interrogations sans réponse, aux airs sibyllins que nos chats interprètent, sans utilité concrète.

Chapitre X: un bain de pétales de roses.

J’ai probablement été dans cet entassement des hommes pires et méchants, de ceux qui hantent les couloirs de la mémoire de femmes innocentes et belles. Je ne pense pas. En tous cas, vraiment pas tout le temps. Elle a pris une fois un bain empli de pétales de roses. Elle ne provenait pas des mains de son amant, mais des miennes, de mes idées farfelues, de mon romantisme désuet, de mon amour pour elle.

Elle adore les bains. Lascive et paresseuse, elle s’y trouve bien, en bonne compagnie d’une eau dont elle a peur quand elle se fait plus profonde et furieuse. Elle ne nage pas bien. Elle peut y rester des heures. A faire quoi? Je ne sais pas. Ces derniers temps, à regarder peut-être les messages de son amant, à lire ce qu’il lui avait susurré, à jouer sur son téléphone, à m’exclure, à ne pas me parler. Elle adore les bains. Moi, je m’y embête. Une fois la baignoire remplie, j’ai l’impression qu’il ne se passe plus rien. J’adore prendre avec elle des bains. Baladeuses et coquines je fais glisser dans l’onde mes mains. Nous prenions plus de bains ensemble avant.

Un soir de printemps. Il y a longtemps, dans notre premier appartement, un studio heureux, où des chats sont nés nombreux; un rez-de-chaussée bucolique donnant sur des roses magnifiques. Je ne me souviens plus pourquoi, malgré ma mémoire fidèle. Je ne mets plus aujourd’hui le doigt sur l’idée originelle : une conversation, un défi, une envie…

A la soirée tombante, je sortis dehors, armé d’un sac plastique, d’une poche de supermarché pour collecter des pétales de roses dans le quartier. Je fis le Till l’espiègle sur tous les rosiers du voisinage. Nous habitons dans une zone pavillonnaire où fleurissent au printemps les arbres. Je piquetais, équeutais les rosiers que je trouvais. Prenant le calice, j’effeuillais ensuite. Je remplissais à tours de bras ma hotte de pétales de roses. Je traquais ces merveilles aux portes des jardins, aux devantures des immeubles, aux parterres municipaux. Point de saccage, point de ravage, je triais et laissais sur les plants des tiges indemnes. Je collectais avec parcimonie, en sautant d’un point à un autre pour que ma mission soit finie.

Je rentrais une heure, une heure et demie plus tard. Le sac était plein de pétales aux couleurs variées, aux volontés aimées, aux senteurs de l’été. Elle fit couler l’eau, je déversai les larmes rosées, elle prit un bain de pétales de roses. Ce fut le seul, mon regret est ne pas l’avoir répété. Mais, combien de femmes ont déjà eu leur âme et leur corps dans un bain de pétales de roses? Même l’argent n’achète pas ce genre d’évènement.

Quand je repense à ces temps, à ces ères révolues, je connais mes torts, que je ne cacherai pas, je connais mes failles, je sais mes errements, jamais à trouver ailleurs un pansement, j’ai trop de respect pour elle, j’ai la certitude que mon amour avait la pureté d’une émeraude pas encore taillée.

Je ne m’adresse pas à Cassandre. « Mignonne, allons voir si la rose / Qui ce matin avait éclose ». De Ronsard, je n’ai ni le génie, ni le talent. Par contre, j’ai plus de sentiments. Le prince des poètes avait fait de la rose de Pétrarque un écusson de son œuvre. Je ne n’en ai fait qu’un bain. Elle s’en souviendra peut-être, aujourd’hui, ou demain, ou dans des années, je n’en sais rien…

Chapitre XI: Avril 2022.

En Avril 2022, il n’a plus de nous deux. Il y a elle, qui certainement vit d’achats, de voyages, de certitudes. Il y a moi, qui vit entre plusieurs mondes, et essaie de devenir ce que je dois être. J’avais laissé cette histoire sentimentale au début de l’été 2021. L’espoir (partagé?) que nous fassions de nouveau société semblait, paraissait, avait l’air d’exister. Mais plusieurs mois d’enfer ont eu raison de ce qui n’était peut-être que velléités. Pour ma part, je me suis investi totalement, jusqu’à perdre le sens de qui j’étais, de ce que je voulais. J’ai évidemment commis de nombreuses erreurs, et dit des horreurs. Mais, comment pouvait-il en être autrement sans qu’elle me dise la vérité ? Aujourd’hui encore, je sais que je ne sais rien….et peut-être depuis quinze années.

En ce mois d’Avril 2022, il n’existe plus de nous deux. Elle ne peut en être la seule responsable. Mes fautes ont été nombreuses, elles ont créé entre nous d’énormes bancs de sable. Je les ai reconnues, je les ai assumées, et jamais je n’avais pensé à la remplacer. À partir du moment où j’ai compris, et j’ai dû le faire seul, que la fin était là, je suis parti. Avec un dernier vacarme, mais je suis parti. Et depuis, je suis un fantôme.

En ce mois d’Avril 2022, il n’existe plus de nous deux. Je ne sais si cela a déjà existé. Si nos liens étaient ce que je crois, je dois lui manquer plus que parfois, si nos liens étaient ce que je crois, elle reviendra un jour vers moi. Sinon, je me suis trompé avec mon cœur si entier. Nous avions nos problèmes comme les couples de longue date qui s’enkystent, mais je croyais que nous avions la force du réveil, moi je savais qu’elle existe.

En Avril 2022, il n’existe plus de nous deux. J’aurais aimé qu’elle me dise avec sincérité et douceur ce qu’elle avait pour moi dans le coeur. J’aurais assurément compris. J’aurais aimé qu’elle ne soit pas sibylline et que j’ai à deviner, à me tromper, à me fourvoyer. Nous étions dès lors finis.

En Avril 2022, j’écris de nouveau pour qu’il reste trace que L et J ont existé, et qu’e en dépit des outrages, des malaises, des gangrènes passés, il y ait au milieu des mutuelles indignités quelque chose qui reste, qui puisse même dans longtemps être partagé.

Chapitre XII: La sincérité et l’amour.

Le 16 Mai 2021 fut un dimanche catatonique. Découverte que ma mie me trompait. C’est ici que j’avais commencé et laissé ce feuilleton sentimental.

Les semaines suivantes furent éprouvantes, mais finalement juste un petit grain avant que je ne navigue sur une écume de ténèbres. Je ne le savais pas encore. La découverte de la présence d’un autre dans le corps, le coeur et l’esprit de ma belle mena à une discussion ce dimanche-là. Je fus choqué par un des ses propos : « Je croyais que tu le savais et que cela te convenait »… Elle me connaît pourtant… Elle m’a dit à avoir laissé des indices. Je ne sais toujours pas lesquels… Je lui faisais confiance tout simplement, comme si elle était ma famille, ce qu’elle était pour moi vraiment.

Si elle m’en avait parlé, nous en aurions parlé. J’aurais été à même de pouvoir décider ce que je voulais. J’aurais même pu la surprendre. Nous aurions même pu trouver un chemin insoupçonnable. Peut-être vivre à trois, peut-être lui permettre en le sachant qu’elle continue, peut-être expérimenter l’union libre. Si elle m’avait parlé…. J’avais tellement d’amour pour elle que j’aurais pu comprendre tant de choses. Et cela aurait pu me plaire aussi, une nouvelle expérience de vie. Mais, cela ne s’est pas passé comme ça. Sa sincérité a manqué.

Pour elle mes réactions à venir tiraient leur vagues erratiques de mon orgueil. Elle n’a pas compris que c’est l’absence de partage et les mensonges par myriade qui ont dénigré ma vision d’elle. J’ai attendu pendant de longs mois son honnêteté, son respect, une probité de coeur que je méritais.

Notre séparation eût gagné pour tous les deux à la disparition des mensonges et des incompréhensions. Nous eûmes pu ,comme évoqué ci-dessus, nous réinventer. Nous eûmes pu imaginer ensemble. Attention, je n’affirme rien, je ne dis pas qu’un ménage à trois, qu’une union libre, qu’accepter de la partager aurait été mon choix. Mais, par amour pour elle, par respect pour elle, par imagination, par curiosité même, j’y aurais réfléchi. Cette voie inconnue aurait tout aussi bien pu mener à notre éloignement actuel, qu’à un temps temporaire nous réunissant, qu’à une nouvelle vie que nous ne voyions pas.

Pour la personne qu’on aime, je pense qu’on peut tout comprendre, mais pour cela il faut qu’elle vous parle avec sincérité…

Chapitre XIII: La photographie.

Depuis que je la connais, c’est à dire à peu près la moitié de sa vie, elle à toujours aimé la photographie. Elle est pour elle à la fois un art des couleurs et du point de vue, mais aussi un médium à souvenirs. Sur ces plans-là, nous ne sommes pas faits du même bois.

À la photographie, je n’y entends rien. Je n’y suis pas doué, je n’en ai pas besoin. Sujet de discorde même entre nous parfois, quand elle passait son temps sur son objectif dans des visites de monuments, que moi je regardais avec mes yeux les restes des temps avidement. À plusieurs reprises, nous nous disputâmes. Cependant…

Cependant, elle n’a jamais vraiment vu que je considérais qu’elle avait du talent. Elle n’a pas saisi que la photographie avait pour moi un caractère un peu inconnu, comme une terre difficile à déchiffrer et que je la regardais faire en m’imaginant les mystères. Elle photographiait tout des cieux à par terre. Elle classait ensuite ses photos avec soin, puis les consultait au grès de ses envies, de ses besoins.

De ses besoins oui, car sa mémoire peut oublier. Je ne sais photographier, mais je me souviens avec précision de beaucoup, elle me dirait de beaucoup trop. Elle, elle oublie ce qui l’arrange, ce qui la dérange, aussi parfois ce dont elle aimerait garder trace. Les photos font alors office de carnet de mémoire dans lequel les images sont des notes de miroir du passé.

C’est ainsi qu’aujourd’hui, je n’ai pas de photos argentiques d’elle, et très peu en numérique, présentes dans quelques mails. Je ne saurais vous dire combien de centaines, peut-être de milliers de photos de moi elle possède. Paradoxe de la vie, je dois encore être la personne qu’elle a le plus photographiée (après les chats, et elle, elle est un peu narcissique :-), mais elle a dû envoyer considérablement plus de photos à ces nombreux amants qu’à moi pendant quinze ans. Ils doivent être tous d’ailleurs plus familiers que moi avec les objectifs.

Je ne sais si cela fait de moi quelqu’un pour elle de spécifique. Je sais simplement ,qu’à certains moments, son habileté photographique, je la trouvais magique, sans jugement sur la valeur esthétique. Je pense qu’elle n’a retenu que les moments de discorde, y a vu du dénigrement et n’a toujours pas approché la profondeur de mes sentiments, que j’ai peut-être trop cachée. Elle ne pourra le faire, sa mémoire travaillera à effacer ce questionnement, resteront les photos d’un autre temps.

Chapitre XIV: Une conversation téléphonique et un vidéo-club.

Une conversation téléphonique m’a englouti dans un temps biblique, où les vidéo-clubs existaient encore. Et tout d’un coup, des images surgissaient. Je ne m’étais pas souvenu de ce temps depuis des années. Me revient les sensations de ces soirées partagées où nous sortions tous les deux dans la nuit pour aller chercher un film.

C’était à Colombes. Pas loin d’une église à moitié détruite, sur un grand boulevard. À des heures bien tardives parfois, nous remontions vers un vidéo-futur, magasin commun à l’époque, disparu aujourd’hui. Nous nous posions devant l’écran d’un distributeur de DVD. Et nous voilà à faire défiler les titres disponibles pour choisir. Cela pouvait durer longtemps: écarter les films déjà vus, trouver le bon compromis et dénicher une pépite.

Peu de gens à cette heure dans la rue, généralement juste nous deux. L’impression que le moment nous appartient entièrement. Il était très banal pourtant. Avec le recul, et à l’époque, des soirées sympas. Le vidéo-club fut un compagnon pour nous deux que j’avais oublié. Un de ces amis, je pourrais presque dire le mien aussi, voulait d’ailleurs en ouvrir un.

J’en parlais ce soir avec quelqu’un qu’elle connaissait très bien, mon cousin. Il faisait partie de notre société. De la mienne, évidemment toujours. Nous avons pris plaisir lui et moi à nous rappeler cette époque. J’aurais aimé qu’elle soit là dans la conversation pour partager avec elle.

Je suis sûr qu’elle aurait été heureuse et émue qu’on en parle tous les deux. À la réflexion, nous ne parlions plus de notre passé. Il est dommage que j’y repense fortuitement en son absence maintenant permanente. Nous avions certainement encore autre chose à partager que des non-dits et de la gêne. Nous avions certainement autre chose à partager que de la tromperie et de l’incompréhension. Nous avions certainement autre chose à partager que de la fuite et des questions. Nous avions tout un joli et mignon passé qui pouvait nous permettre de sauter un présent un peu désabusé pour un futur plus animé.

La borne du vidéo futur est en tous cas un lieu qui nous appartient, à nous seuls. Quinze ou seize ans après, un écran bleu blafard au milieu d’un boulevard de banlieue a le goût d’une madeleine de Proust. Quelle étrange histoire… À cet instant, où je termine d’écrire, me le remémorer en sa compagnie me manque beaucoup plus que faire l’amour avec elle. Et ce qui me manque est évidemment la femme avec qui j’eusse pu partager cette conversation.

Chapitre XV : Nos chats, première partie.

Un animal domestique est un petit être, une petite âme un peu magique pour ceux qui aiment leur compagnie. Dans une séparation, un jugement de Salomon qui trancherait en deux le corps des chats est à exclure! Cependant, nous en avions deux avec des noms heureux : Fierbidon et Jolibidon. J’avais trouvé leur nom. Petits noms et surnoms me viennent facilement. Une qualité qu’elle appréciait peut-être, allez savoir maintenant…

Elle a gardé nos chats. Ici, point de dissimulation, un accord mutuel et entendu. Ces chats ont une histoire, une histoire de famille, que je me propose de conter.

La généalogie de nos chats est un fil de la toile de nos liens. Des coups de pinceaux plein de poils ont dessiné une exposition féline, une part de notre identité commune et affine.

Au commencement, quatorze années auparavant, était Mado, emplie de sagesse. Elle vit le jour sur une péniche en Bretagne. Ses maîtres, amis de mon cousin, durent trouver un accueil pour elle et sa sœur. Ils partaient pour un long voyage en Argentine. Afin de combler l’absence de feu notre chienne, Hyin, éteinte depuis peu, ma mère abrita les deux chatons. Elle en garda une. Elle devint pour L. et moi une mascotte.

Aventurière, sauvage et audacieuse, Mado ne tarda pas à tomber enceinte d’un gros matou. Après l’accouchement d’une portée de trois chatons, les semaines passées à les observer et à les trouver tellement mignons, avec leurs petites têtes de dragons chinois, revêtent aujourd’hui une couleur féerique. C’est à cette époque d’ailleurs que ma mère rencontra son compagnon actuel. Une maisonnée faite de joie simple et saine était notre écrin.

Parmi les trois chatons, un fut donné, une, La Muette avec sa tête comme une étoile fit le bonheur de ma sœur. Enfin, un seigneur sûr de lui, avec un pelage terminant sa gueule tel un casque de chevalier, fut notre premier chat. Je l’appelai Mastard, un nom rendant compte autant de sa majesté que de la force tranquille qui l’habitait. Nous faillîmes en être privés.

Partis en vacances, j’avais pourtant prévenu ma mère de nous le garder. Elle le donna ,sans y penser, à une famille voisine du quartier. De retour, nous eûmes cette mauvaise surprise. Déçue, en colère, ma mie ne souhaitait guère laisser Mastard dans sa nouvelle demeure. Je pris donc sur moi de le réclamer à sa nouvelle famille. Après avoir sonné et expliqué la méprise à un père mécontent de m’entendre, je pénétrai dans le salon pour enlever notre chat au regard désespéré d’une enfant. Oh, je ne suis pas Lancelot, bien qu’on puisse tout de même parler d’une épreuve achevée pour ma Dame!

Nous gardâmes Mastard une année dans notre premier appartement. Voici le début de nos chats. Les aventures ne faisaient que commencer….

Chapitre XVI: Nos chats deuxième partie.

Une histoire de chats, une histoire de miroir, un rythme nous appartenant. Mastard fut heureux. Il menait une double vie. À l’intérieur, chez nous, on ne pouvait se douter qu’il baguenaudait dans les maisons du quartier. Nous habitions au rez-de-chaussé. De la fenêtre à un parterre de roses, peu de hauteur, et la liberté d’ensuite vaquer d’écuelle en écuelle dans diverses demeures. La vie de ce chat semblait pleine, celle d’un prélat. Une fois, nous fûmes étonnés et surpris de le croiser du regard. Attablés à la terrasse d’un café, nous le vîmes sur un toit déambulé. Qui de lui ou de nous deux fut le plus choqué quand nos regards se sont croisés?

Malheureusement, nous le perdîmes un soir de neige. Ayant fermé la fenêtre, il a dû rebrousser chemin et se perdre. Nous avions connu sa vie de pique-assiette du quartier en sonnant dans les maisons, en collant des affichettes pour le retrouver. Nous comprîmes alors qu’il mangeait dans différents endroits tous les jours, plusieurs fois.

Après Mastard fut Edgar, dit Eddy. Elle choisit le nom. Il lui allait bien. Un petit chaton pirate, tout noir, de la truffe à la queue. Chez le vétérinaire, nous trouvâmes le lien vers une dame nantie d’une portée. Elle l’avait choisi. J’allai le chercher. Elle l’apprécia immédiatement. Joli, joueur, proche d’elle, d’un même caractère farceur et discret, ils étaient faits pour s’entendre. Edgar traversa nos vies trop rapidement. Lors d’une sortie, il cogna certainement contre un scooter. Il s’éteignit aux urgences chez un vétérinaire de Levallois. Des souvenirs qui remontent, ce jour-là, elle pleura. Sensation, que toujours aujourd’hui, je n’aime pas.

Quelques temps passèrent. Notre malchance avec les chats obligeait à s’interroger, à penser que nous leur étions mauvais. Ma sœur partit en voyage et laissa derrière elle les enfants de La Muette (fille de Mado, une histoire de famille). Mon Amour était triste à cette époque. Pour apporter un peu de joie simple chez nous, je pris le parti de rapporter les deux chatons dans notre appartement en attendant le retour de ma soeur. Je me souviens du trajet en métro de Porte d’Ivry à Saint-Lazare avec les deux énergumènes dans une boîte rudimentaire. Un trajet un peu fatigant du genre qu’on apprécie quand il se termine.

Les semaines se transformèrent en moi, ma sœur oubliant de venir chercher ses chats. L’intelligence extrême de Koba le mena à engrosser sa sœur Pétra. Je ne connus jamais de chat plus bête que lui, et plus intelligent que sa sœur. De ce paradoxe naquit un matin une portée de trois chatons. Rebelote, quelques années en arrière, même famille, issue encore d’un voyage. Je m’éveillai le matin pour aller travailler et sentis au bout du lit la moiteur d’un liquide sur mes jambes. Je compris immédiatement qu’elle avait mis bas. Je ne la trouvai pas. Elle avait niché dans le placard de l’entrée. Une vision douce et mignonne que celle de trois petites saucisses d’une nuit qui tétaient  leur mère.

Nous gardâmes deux des trois chats: Fierbidon et Jolibidon. Le Boss, encore un de mes surnoms, alla chez un ami de ma mie. Il mourut malheureusement encore rapidement, une maladie. Mais, nos deux chats, eux, sont toujours là. Ils ne sont pas très intelligents, ni aventuriers. Fier est gracile et aime manger. Joli est …joli et ressemble à un sphinx de l’Antiquité. Ils ont passé les dix années. Je ne les vois plus depuis quatre mois. Je pense à eux parfois. Toujours une pointe au cœur dans un supermarché quand je vois les litières ou les croquettes. Je suis sûr qu’elle doit bien s’en occuper. Je ne dois pas leur manquer. Ce sont des chats, ils savent s’adapter à leur confort. Ils vivent avec un autre. Elle a dû lui conter l’histoire. Mais toujours aujourd’hui, je vois leur arrière-grand-mère, et leur histoire si je vous la conte, nous l’avons surtout vécu.

Les animaux de compagnie sont des petites âmes, des petites vies.

Chapitre XVII: Je l’ai croisée.

Prolepse, avancée du temps jusqu’à maintenant. Dimanche 10 Avril, jour de vote, je l’ai croisée. Par hasard, par coïncidence, comme si le ciel en avait décidé. Il fallait que je la vois pour me remémorer, pour réaliser.

L’après-midi était belle, ensoleillée. Les électeurs appelés aux urnes devaient se décider. Comme d’habitude, je remplissais mon devoir de citoyen, bien que je n’étais pas certain d’être encore inscrit. De toute façon, j’avais à faire du côté de notre ancien quartier, là où elle habite encore avec nos chats et son nouvel hyménée. Je terminai mes tâches plus tard que prévu, me trompai de bureau de vote une première fois, mis mon bulletin dans l’urne, pris le chemin des écoliers pour rejoindre la gare, visitai une église pour enfin me trouver sur le quai. Faisant les cents pas en attendant le train, de loin, concentré pourtant sur mes pensées, je la remarquai. Ou plutôt, nos deux regards se croisèrent, seul signe distinctif avec nos masques paravents de nos visages. Elle fut surprise. Je ne m’attendais pas non plus à la voir. Elle était seule sans sa nouvelle moitié. Nous nous rapprochâmes pour monter ensemble dans le train qui au même moment arrivait.

Le destin est décidément facétieux. Sans les petites circonstances énoncées, je ne l’aurais pas croisée. Quant à elle, je ne sais à quoi a pu ressembler sa journée. Nous avons failli nous retrouver dans l’isoloir. À quelques minutes près, nous aurions voté ensemble, comme nous l’avons fait tant de fois. Nous voici réunis le temps infiniment petit d’un trajet entre deux gares aussi proches que deux stations de métro, entre Bois-Colombes et Asnières-sur-Seine, trajet si souvent emprunté lors de nos amours anciens.

Je l’ai croisée ce dimanche 10 Avril 2022, une nouvelle fois par coïncidence. Depuis que notre séparation est véritablement actée, depuis que j’ai coupé nos liens en une soirée, depuis que j’ai découvert la dernière de ses stratégies cachées, depuis quatre mois, nous nous sommes vus trois fois, sans que ce ne soit prévu. Je l’avais croisée fin janvier à la Gare Saint-Lazare. Au milieu d’une foule multitude, elle passe avec sa sœur à deux mètres de moi. Je les interpelle. Elles se retournent. Je salue sa sœur. L, elle me pose une question anodine, me regarde de la tête au pied. Moi, je ne pose presque pas mes yeux sur elle, je ne lui réponds pas, tourne les talons et reprends mon chemin sans image en tête juste avec une étrange sensation. Une minute en suspens, un instant au présent qui les jours suivants s’est élargi dans le temps. Un mois plus tard, état des lieux de notre appartement, elle devait le faire seule, sans moi, elle est presque voisine de notre ancien toit. Des circonstances une nouvelle fois. Une procuration non signée, moi pouvant jusqu’à notre ancien chez-nous rapidement me déplacer firent que nous passâmes une heure dans le même lieu. Très peu de mots échangés. Je ne la regardai encore presque pas. Je pensais faire face à une femme irradiante , nimbée de l’aura de celles et ceux qui vivent l’amour qui écarte les soucis et rend belle comme une fée touchée par la grâce. Ce n’était pas le cas. Sa peau était dégradée, ses traits moins fins et fatigués. Elle ne dégageait pas de sérénité, mais plutôt de la solitude et de la nervosité. En plus d’une observation factuelle, mon instinct me criait qu’il y avait un problème. Et mon instinct vis-à-vis d’elle me trompe guère, je l’ai oublié, j’ai trop raisonné, j’aurais dû lui faire confiance, car je la comprends par essence.

Je l’ai croisée donc une nouvelle fois dimanche dernier. Cette fois-ci, je l’ai observée. Elle voulut engager la discussion sur le vote, sur les élections. J’aurais pu lui en parler pendant des heures, elle le sait. J’en aurais discuté avec elle avec plaisir. Nous aurions débattu. Nous aurions suivi ensemble la soirée électorale en s’insurgeant et en riant. Nous aurions à n’en pas douter passé un bon moment. Mais en trois minutes de trajet….pas le temps même pour un premier jet. Je décidai de ne pas répondre à ses questions, de ne pas relancer la conversation. Je crois qu’elle ne le sait pas, mais j’aimerais évidemment lui parler. Je crois qu’elle ne le pense pas mais nos discussions me manquent comme à elle, pas les plus récentes, mais les plus intéressantes. Je crois qu’elle ne l’imagine pas, mais un geste d’elle suffirait déjà à ce que nous reprenions langue, à ce que nos paroles ne soient plus aussi exsangues. Pour l’instant, le quant-à-soi est un rempart nécessaire contre tous les éclairs d’adultère avec lesquels elle nous a électrocutés.

Je l’ai croisée et je l’ai regardée. Je l’ai fait en conscience, avec sérénité. Son regard à elle était vague, sans consistance. Son teint était cireux, sans apparence. Son corps était très frêle, comme s’il n’était plus tout à fait à elle. Elle ne l’a pas remarqué, mais j’ai posé sur elle un regard soucieux et raisonné. J’ai froncé les sourcils quand j’ai vu sur son poignet droit deux longues et profondes estafilades, peut-être des griffures de nos chats… Je n’ai éprouvé nulle satisfaction. Du plus profond de mon âme, un sentiment confus d’inquiétude, par instinct, par habitude. Même si la raison dicte la distance et l’indifférence, ce que j’ai en moi depuis seize ans est véritable et toujours existant. Je l’ai réalisé. Mon instinct revient. Si le jeu de dupe et le gâchis pouvaient s’arrêter…Je l’ai croisée et toujours je l’ai aimée, même si elle ne reviendra jamais, même si moi à été effacé, même si sa nouvelle vie fait que je suis du passé.

Chapitre XVIII: Épître à L.

À Madame mon aimée,

Madame, depuis quatre mois, nos liens sont distendus, ils n’existent plus dans le réel. Vous décidâtes, après des innombrables semaines de torture, de porter le coup fatal, l’estocade finale. Dans une ultime tromperie machiavélique et cynique, que je dus moi-même découvrir, vous organisâtes dans et sur mon dos votre départ fomenté avec votre dernier amant patenté.

Madame, vous eussiez eu plus de dignité à ne plus rien me cacher, mais vous oubliâtes certainement jusqu’au point de naissance de mon existence. Madame, mon amour pour vous, que vous ne contesterez pas je pense, si ce n’est la teneur, du moins la profondeur, n’avait à souffrir autant de dissimulations, de cruautés déplacées et de trahisons. Que je commisse des erreurs, même des fautes tragiques, je n’eus jamais l’impudence de mon côté de les nier. Vous eurent l’impudeur de montrer les vôtres au tout-venant sans me les présenter.

Madame, vous tranchâtes en conscience et en entendement éclairé  de me faire du mal. Vous n’évaluâtes que les conséquences pour vous et votre dernier amant, vous ne pensâtes jamais à votre aimé de plus de quinze années jusqu’au bout du bout, et pourtant, moi votre serviteur dévoué, je le fis vis-à-vis de vous jusqu’à la fin, vous le savez.

Madame, vous revînmes plusieurs fois vers moi, à dormir dans la même couche, à me dire vos indécisions, à nourrir mon imagination, sans jamais me parler de la vérité, en sachant très bien que je vous aimais. Vous prîtes mon amour pour de la faiblesse ou de la roupie de sansonnet. Vous eussiez préféré, comme vos amants le pratiquaient, indifférence, froideur et fermeté. Vous ne sûtes trier entre la beauté de mes sentiments et les errements de mon humeur, brasier incessant de vos actes inconstants. Vous utilisâtes ma sincère passion pour dépasser vos lâchetés et indécisions et taire vos liaisons. Vous poussâtes la plaisanterie jusqu’à m’accabler de reproches, m’engloutir de griefs pour m’enfermer dans une culpabilité qui absorbait la vôtre pour le confort de vos sacro-sainte infidélités.

Madame, ma colère est profonde et ma tristesse immense. Mais l’incompréhension les recouvre, car je vous connus autre. Je ne puis imaginer que votre comportement récent, eu égard à la longueur de notre amour, ne soit votre ancienne ou nouvelle essence, qu’il ne définisse votre être, votre âme et votre cœur. J’ai trop de respect pour moi pour penser m’être trompé à ce point. J’ai trop de respect pour vous pour penser que ce que vous fîtes soit le chemin de vos souhaits naturels.

Puis Madame, s’il faut tout de même vous dire ces choses, je reste pour l’éternité certain d’aimer la meilleure partie de vous et lui être dévoué. J’ai toujours pour vous plus de coeur que de rancoeur, de mots doux que de médisances, d’envies d’avenir que de relents du passé. Vous eussiez fait preuve de courage, passé les inévitables orages, j’avais force et cohérence pour de nouvelles pages de notre romance. J’écris celle-ci, et je vais continuer. Elle mérite d’être contée.

Madame, après m’avoir trompé, Détrompez moi!

De J. à L.

Chapitre XIX: La valse des surnoms.

Après une lettre, un épître au ton polémique, un sujet au ton plus léger avec moins de passé simple et de subjonctif : les surnoms. Dans un couple, ils sont communs et participent autant à l’affection qu’à l’appropriation de l’autre par chacun. Ils se glissent peu à peu comme des mots uniques et magiques qui désignent l’objet de nos pensées les plus belles par un code secret quotidien. Les surnoms se forment rapidement et dérivent lentement pour devenir habitudes.

J ‘ai remarqué que les surnoms sont surtout employés entre deux aimés ou dans la famille. Ils disent autant le lien indéfectible que la moquerie de défauts risibles. Avec les amis, les diminutifs sont plus fréquents. Ils heurtent généralement les parents, qui ont choisi un prénom en entier, c’est pour toujours bien le prononcer. Mais dans le couple, le prénom rappelle trop le passé, avant de se rencontrer ou alors paraît trop officiel, loin du lien qui unit deux âmes sensuelles.

Des surnoms, nous en avions eus. Ils m’amusent, et je ne peux me souvenir de tous ceux que je lui ai inventés. Elle m’affubla aussi d’affectueux sobriquets. En regardant tantôt quelques mails si anciens que les lettres ont jauni je me suis rendu compte que nous avions très rapidement balayé nos identités de papier pour celles de notre imagination partagée. Jusqu’à récemment je ne l’appelais pas L., elle ne m’appelait pas J..

Le premier surnom qu’elle me donna fut « Petit Piaf » en référence à mon petit gabarit certainement, et à ma propension à beaucoup parler. «Petit chou » était celui réservé au lit. Il provoquait à chaque fois chez moi un sourire. Il était tendre et puéril, et elle le prononçait toujours de manière gentille. Enfin, mon surnom totémique, mon second prénom fut pendant je ne sais combien d’années « Darling », plus habituellement « Darl ». Ça me convenait très bien! J’eus la mauvaise découverte de savoir qu’elle appelait Darling aussi un amant qui avait le même prénom que moi… On pense être unique… Elle le sera toujours pour moi. Et en surnom, certains, je ne les donnerai à personne d’autre.

J’ai dû oublier des surnoms qu’elle me donna. Cependant, je sais qu’elle en fabriqua moins que moi. Ici va débuter un petit inventaire à la Prévert: miss tinguette, miss monde, petite meuf, jolies jambes, mes jolies petites fesses (oups, mais j’adorais les voir et penser que j’étais le seul, je rougis:-), bébé, baby, jolie fille, starving dindon (elle aime manger tout en gardant la ligne, et ce surnom, personne ne va lui donner, et moi non plus à personne d’autre:-)… et d’autres encore.

Seulement, celui quotidien, que j’utilisais du matin au soir, sonnait comme ce que je ressentais, simple, générique et très commun: « Mon amour ». J’ai dû l’appeler ainsi pendant presque quinze années . À l’oral, dans des écrits, dans des mails, dans des textos, « Mon amour » c’était elle, et ce surnom disait tout. J’eus beaucoup de mal dans les temps récents et troublés à oblitérer ces deux mots. Parfois, ma langue fourchait. Nos maigres échanges depuis notre destruction font qu’il ne restera que très peu de traces de communications avec nos deux prénoms. Même dans des moments de crise, même l’année dernière, j’ai continué à l’appeler « mon amour » jusqu’au moment où elle a éteint le jour. Elle avait terminé de m’appeler Darling avant.

Et ne sachant plus comment la nommer. Je ne savais pas comment ses amants l’appelaient. Je pris le parti à l’oral d’un diminutif. Je l’avais déjà employé, mais très peu souvent. Cela ne me dérange pas. Mais j’aime son prénom énormément. Je le trouve beau, harmonieux, et pour ce que j’en sais il fait partie de notre histoire à nous deux.

La manière dont on nomme les personnes dit beaucoup de choses sur notre rapport à elle. Dans les quelques rêves où elle est présente, jamais son prénom officiel ne s’entend, elle gardera ces trois syllabes « Mon amour » indéfiniment…

Chapitre XX: Premières journées après la découverte.

Il y a onze mois, comme vous le savez déjà, je découvrais l’infidélité chronique de mon aimée. Le dimanche 16 Mai 2021 fut une journée des plus floues. Je fus choqué. Puis nous parlâmes de longues heures. Il me reste peu de choses en mémoire, seulement quelques bribes du soir. Nous dormîmes ensemble. Et elle me prit à un moment pour son meilleur ami, son confident, ce que je suis pas évidemment. Elle eut quelques paroles étranges. Elle avait besoin de se confier. Elle me dit qu’elle ne savait pas si elle était amoureuse de l’autre, qu’il était peu sympathique et manipulateur. Ce jour-là, comme jusqu’à maintenant, je ne lui ai jamais rien demandé sur l’autre. J’ai des défauts, mais pas celui de la jalousie. L’autre (les autres en fait) ne m’intéresse pas, elle oui, et à plusieurs reprises elle m’en parla sans que je lui demande. Mystère encore de comprendre ses motivations.

Les trois jours suivants furent froids, très froids. Elle essaya de…, je ne sais pas ce qu’elle essaya mais me fit à manger et m’en proposa. Je refusais, ce qui me paraît naturel. Mercredi soir, j’explosai une première fois. En Sept mois, je fis trois colères importantes. Deux me semblent encore aujourd’hui signifiantes et légitimes, une autre ,au milieu de ce temps, plus imbécile, mais difficilement évitable tellement j’ai dépendu de ses changements d’humeur, de ses changements de moments. Ce fut un ouragan. Je la voulais dehors rapidement. J’avais besoin d’extérioriser, j’avais besoin qu’elle voit ce qu’elle avait fait, j’avais besoin de lui crier l’injustice que je ressentais.

Ce soir-là, nous nous en souviendrons longtemps tous les deux. Entre combats de piques, et visages méchants, tout d’un coup elle me dit qu’elle en avait connus d’autres que lui… La minute d’après, elle sortit sur notre terrasse en pleurs. Lui demandant des précisions, elle m’assura que ces derniers propos n’étaient que provocations. Je l’avoue, à cette époque je la crus. Mais ce fut en fait une des rares fois où elle me dit la vérité, car les autres existaient.

La dispute s’est alors arrêtée. Je sais très bien pourquoi, elle pleurait, et ça même aujourd’hui j’aurais du mal à le supporter. Le lendemain matin, elle partait tôt, lever à cinq heures. Nous dormîmes séparément, moi dans le canapé, elle dans notre lit. Elle devait descendre en train dans le Sud pour le mariage d’une amie. Jeudi, à l’aurore, nous bûmes notre café sans parole et sans bruit. Nous échangeâmes cependant quelques mots juste avant son départ. Elle me dit revenir dimanche en fin de journée. Je lui souhaitai bon voyage, elle me salua avec une petite voix.

Elle ne revint pas le dimanche. Elle n’était pas au mariage de son amie. Elle avait pris non le train, mais l’avion pour aller rejoindre son amant à Rome… Elle a dû perdre son amie depuis. Le mariage était prévu de longue date, elle devait animer une activité. Inquiet de ne pas avoir de nouvelles dimanche, je me permis de lui envoyer trois messages à une heure et demie d’intervalle. Elle me répondit qu’elle ne repassait pas et qu’elle passerait chercher des affaires le lendemain. Le Lundi matin, je reçus un nouveau message m’avertissant qu’elle ne viendrait pas finalement. Ce fut la seule fois qu’elle employa le terme « désolée ».

J’appris des mois plus tard qu’elle s’était trouvée bloquée à Rome pour une histoire de test PCR. J’ai pensé pendant des mois qu’elle avait été au mariage. J’étais loin d’imaginer qu’après avoir été confondue, qu’au moment où notre couple vivait la découverte de l’adultère, elle partirait avec son amant pour un week-end romain. Un peu de recul, de repos et de solitude me paraissent dans ces circonstances plutôt sain. Puis, il était peut-être bien de marquer un temps de respect vis-à-vis de nous, vis-à-vis de moi.

Elle en décida autrement. Son escapade romaine, je la découvris quatre à cinq mois plus tard, elle ne m’en dit rien. Des actes de cet acabit, elle en commit de nombreux quand nous étions ensemble, puis dans les sept mois suivants. À chaque fois, elle me mentit, même quand cela n’avait plus d’importance. Depuis, je ne sais plus du tout quelle véracité ont ses dires, ils appartiennent à un noman’s land de mirages où tout est déformé. C’est pourquoi encore une fois, j’aurais aimé qu’elle me parle afin de savoir à quoi m’en tenir, afin de ne pas avoir à combler tout seul  les blancs de ma vie qui était la nôtre, et de me réveiller comme après une cuite en étant effrayé de ne pas me souvenir de la veille.

Elle aurait dû me faire confiance, car Vous, Dieu et quelques autres savent combien je l’aime ou l’aimais.

Chapitre XXI: Un ex-libris et un choc.

Les semaines qui suivirent restent énigmatiques. Je ne sais où elle vécut, ni comment. Revenue de Rome (je ne l’ai su que bien après), elle débarqua en furie un mercredi après-midi. En colère contre moi, contre l’autre peut-être, contre le monde entier certainement, elle revint pour chercher des papiers dans l’appartement. Notre conversation fut brève. J’étais l’homme le pire du monde pour l’avoir éjecté de notre appartement. Les faits la contredisent, mais elle en est toujours persuadé. Je rappelle aux âmes vives que je m’attendais à ce qu’elle revienne le dimanche précédent. Je ne savais pas évidemment qu’elle était à Rome avec son amant. Et je n’avais aucune information sur ses prises de décision. Je ne l’ai pas virée, elle est partie. Et depuis, elle m’en veut, comme si je l’avais mise en enfer à cette période.

Passée en coup de vent, après m’avoir craché tout un sac de venin de serpent, elle disparut. Je ne pris pas de nouvelles. Nous nous croisâmes dix jours plus tard. Elle repassa prendre des affaires de sport. Mis au courant quelques minutes avant, je devais à ce moment repasser chez nous. Pas de bonjour, pas un mot échangé, je me lavai les dents et le visage, et repartis directement. J’avais un dimanche chez des amis. Elle avait pleuré, elle avait les yeux rougis.

Puis, arriva le choc de l’ex-libris. Un soir, par inadvertance, je choisis un livre pour y trouver une citation, un bon mot. Vous le savez, je pense, je travaille la littérature. Ce soir-là, je tombai par geste, par coïncidence sur la « philosophie de la danse » de Paul Valéry, qui parle peu de danse et beaucoup de philosophie. Je vis sur la deuxième de couverture un ex-libris, une signature. Trois lettres qui indiquaient un nom, pas le mien ni un ami de renom.

Je dépliai tous ses livres ensuite et en trouvai une vingtaine sur le même modèle. L’évidence me frappa, je vécus avec les totems de son amant jusque dans ma chambre pendant je ne sais combien de mois. J’eus la maigre présence d’esprit de saisir que ces livres de lui impliquaient une quantité d’autres objets, chez nous, dans notre chambre à coucher.

Un ex-libris avec son surnom illuminait une vingtaine de livres dans ma maison, marqués sur la page de garde sans aucune prévention, sans aucune mise en garde. Un de ces livres je l’eus un soir entre mes mains. Elle aimait que je lui fasse la lecture. Elle aimait mon timbre, elle aimait ma voix. Un de ces livres maudits, elle me le mit dans notre lit entre mes mains. Elle le lisait, elle me le tendit, je poursuivis la lecture, heureux de lui faire plaisir. Nous eûmes des sarcasmes sur l’auteure danoise. Elle fut ravie de ma lecture et de mon analyse qu’elle partageait. Le livre venait de lui, le livre avait son surnom. Et elle me l’avait tendu…

Les livres ont toujours été importants pour nous. Quand je lisais tard le soir, elle me le reprochait. Les livres qu’elle achetait ces dernières années, je ne le lisais pas, ceux d’avant je les dévorais. J’aurais dû me méfier.

En une soirée, j’ai découvert une vingtaine de livres avec son surnom en deuxième de couverture écrit au stylo. Ils étaient tous dans notre chambre à coucher. Trois semaines après avoir découvert qu’elle me trompait, j’étais face à un temple construit chez moi. Ce fut de loin le pire, une gangue, une seconde peau malsaine qui m’enferma. Et je ne savais encore tous les Jérôme, les Pierre, les Victor, les Julien et les autres…

Je ne sus que faire de ces livres. Je les pris, les mis dans un sac, et les rangeai dans un placard. Je dormis peu, me levai à quatre heures du matin. Pendant cinq heures, je réfléchis. A neuf heures, je demandai conseil. Pas de réponse. J’avais déjà pris ma décision. J’ai jeté une vingtaine de livres. Je n’ai pas aimé. J’aime les livres, je n’aime pas en jeter. Mais là, tous ces coups de poignards contre moi…

Dans ma précipitation j’en fis tomber quelques-uns, notamment celui qu’elle avait mis entre mes mains pour la lecture. Elle doit l’avoir toujours, ils doivent se gausser tous les jours. Ces livres, elle m’en voudra jusqu’à la fin de sa vie. Pour moi, cette découverte fut la pire de la mienne. Elle a couché partout dans tous les lieux, toutes les positions avec des sex toys à foison, et elle avait raison du moment que nous n’étions plus ensemble. Mais je ne le savais pas, et le soir elle était à côté de moi… Mais des livres avec le surnom de l’autre dans notre chambre à coucher….rien n’aurait pu plus me choquer. Je n’ai pas toujours été parfait, mais toujours et tous les jours, je l’ai aimée.

Chapitre XXII: Une crise et une discussion.

Après avoir trouvé les livres marqués du surnom de l’autre, je me fendis d’un sms insistant sur le manque de délicatesse. Ils n’avaient rien à faire chez nous et représentaient certainement des moments de flâneries pour tous les deux dans des librairies.

Inquiète du devenir de ses livres, elle accepta de me voir à ma demande (je commençais à trouver que tout cela allait trop loin, et pourtant je n’étais qu’au début de mes surprises…). Un dimanche vers  midi, nous nous retrouvâmes à la terrasse d’un café. À peine installés, sa première question porta sur ses bouquins. Je ne lui mentis pas. En quelques secondes, son visage se décomposa. Elle se leva et partit bille en tête vers notre appartement. Elle en a toujours eu les clefs, et est probablement passée sans que je sois au courant. Je réglais nos consommations non bues puis la suivis, inquiet ce qu’elle pourrait faire.

Passé  le seuil de notre appartement, je la trouvai au milieu du salon, les yeux exorbités répétant en boucle qu’il lui manquait des livres. Elle se mit à crier, à s’énerver et à jeter ce qu’elle avait sous la main. Plusieurs objets passèrent par la fenêtre. J’eus la présence d’esprit délicatement de l’entourer de mes bras. Quelqu’un en contrebas, dans la rue aurait pu être blessé. Elle se calma un peu…

Ce dimanche après-midi, je me fis insulter, injurier, vilipender. En soit, ce n’est pas très grave, jamais agréable, mais en ces périodes troublées, les grosses disputes sont inévitables. Elle n’était pas énervée juste à cause des livres. Elle me cria aussi qu’elle ne referait pas sa vie avec l’autre, qu’elle n’aimait pas ce qu’il lisait etc… Elle rangea quelques livres dans des cartons, puis repartit tel un ouragan.

Cette crise, trois semaines après la découverte de son infidélité, devait finalement mener à une revoyure, au deuxième acte, à notre première discussion posée deux semaines plus tard. Deux temps encore. Le Samedi soir, 17 Juin 2021 de mémoire, je la rejoignis, ici à sa demande, dans un restaurant où nous avions nos habitudes. J’étais épuisé après une semaine très intense de travail. Après une vingtaine de minutes, je me levai, réglai le repas commandé puis sortis. La raison est bien simple, elle était venue pour me faire des reproches! Las de ces guerres, je la rappelais le lendemain matin et nous nous retrouvâmes à la terrasse d’un café gare d’Asnières vers 11h. Ce café n’existe plus d’ailleurs. Là débuta notre première véritable discussion, elle dura toute la journée.

Elle était nerveuse au début, les mains toujours occupées, le regard masqué par ses lunettes de soleil. Puis, elle s’enhardit. Et j’ai passé une grande partie du temps à l’écouter. J’appris peu de choses concrètes, mais par contre ce fut le commencement du lancinant naufrage de ma raison, de mon esprit logique. Elle sema les premiers doutes, les premières indécisions avec des paroles insensées et ésotériques, dont j’ai essayé de déchiffrer la signification tels des hiéroglyphes.

J’ai mis le doigt dans un piège ce jour-là. À partir de ce moment, elle mena la danse. À partir de ce moment, je fus happé dans ce que je voulais éviter : psychologiser et comprendre l’incompréhensible. À partir de ce moment, je mis ma logique au service de la sienne, et perdis mon instinct qui me murmurait de garder la main… Cela aurait été mieux pour nous deux.

Elle me dit qu’elle ne le voyait plus et ne voulait plus le revoir. Elle me dit qu’il était mon double diabolique (je ne peux vous expliquer…). Elle me dit des reproches. Elle ne me parla de rien de vraiment précis. Ce jour-là, elle me mentit par omission, non par préparation. Ce jour-là, elle pensait sincèrement je crois, que nous reviendrions ensemble. Et avec le recul, aujourd’hui, je suis sûr qu’au début de ce deuxième acte , nous voulions la même chose: nous retrouver. Voyez-vous, je ne suis pas loin encore maintenant de penser que nous voulons la même chose. De là à le réaliser…

Chapitre XXIII: De la raison au milieu des émotions.

Une pause dans le récit. Remettre un instant la raison d’aplomb. Freiner la submersion des émotions. Comme évoqué plus haut, j’ai perdu le fil de mon esprit, de ma confiance en lui au fur et à mesure du débit des incohérences, des mensonges, des non-dits, de découvertes. À un moment je ne savais plus si je pensais juste. J’avais encore égaré le lien avec mon instinct.

Avec recul, j’ai choisi de récupérer de mon esprit la rationalité, et de mon instinct l’acuité. Les deux sont de bons conseillers. Un amour de plus de quinze années ne se rompt pas en quelques mois. Trois phases se sont déroulées avant d’arriver aux actes de la pièce de théâtre de notre déchirement.

Je fus à l’origine du premier détachement. Je buvais trop le soir, quotidiennement. Son désir pour moi déclina, le mien aussi à vrai dire. Je me murais dans une cage de verres. Et je désertais nous, la laissant de plus en plus seule. Ensuite, nous perdîmes la facilité de communication que nous avions. Ce deuxième temps fut notre fait à tous les deux. Elle commença à batifoler, sans m’en parler, je commençai à comprendre que notre couple, notre vie avait besoin de moi, sans lui en toucher mot. Le troisième temps lui appartient, là, je n’y suis pour rien. Elle partit dans un grand huit dont elle ne tint pas les rênes, elle se fit absorber par un tourbillon dans lequel elle avait plongé, et dans lequel je fus finalement entraîné. C’était inextricable, je vivais à ses côtés, elle était de ma vie la moitié.

Elle me dit durant des mois que je n’acceptais pas sa liaison (elle aurait dû dire ses…) par orgueil. Elle se trompait. Si j’ai un regret, et c’est effectivement par orgueil, c’est de ne pas lui avoir fait comprendre que j’avais besoin d’elle, qu’elle fallait qu’elle m’aide, qu’elle nous aide. Par habitude, et par un orgueil masculin puéril, je n’ai pas assez considéré ma femme comme la personne la mieux placée pour m’élever, me faire sentir bien, m’apporter solution, sérénité et soin. Ceci, j’en suis désolé, d’autant plus qu’elle commence à me manquer.

Ma raison et mon instincts guident mes émotions et ma réflexion en ses lignes. Ils me disent que la force de nos liens n’a pu, malgré les apparences, devenir Rien. Ils me disent que malgré ses errements, si elle ne voulait se séparer c’est qu’elle tenait à moi grandement. Surtout, instinctivement, j’ai senti dés que j’ai appris pour son infidélité que quelque chose clochait. Je ne sais pas quoi. Et toujours actuellement quelque chose cloche.

Je l’ai connue par instinct. Par raison, je sens que j’ai besoin d’elle. Je savais que j’aurais besoin d’elle dans ma vie. J’avais prévu que quand elle s’installerait plus dans son travail, elle me rende en partie ce que je lui avais donné. Pour l’instant, je me suis trompé. Je l’ai connue par instinct. Et cet après-midi, le long d’un fleuve en laissant dériver mes pensées, j’ai compris que notre amour était très rare, profond et précieux, incompréhensible pour les autres, peut-être même pour nous deux. J’ai compris que je n’étais pas seul à ressentir. Je croyais à elle et moi. Je ne pensais pas juste à moi…

Chapitre XXIV: Un petit lit.

Retour une nouvelle fois à un passé ancien, car tout de même il y eut plein de beaux moments, car aussi j’ai du mal à toucher notre passée intermédiaire. Je suis entre l’Antiquité, le passé récent et le présent.

Nous avons, depuis nos premiers émois, toujours partagé le même toit jusqu’à récemment. Au tout début, nous écoutions une partie de la nuit des chansons françaises de Barbara, Reggiani, ou Moustaki. Ma mère était l’arbitre de nos harmonies chansonnières.

L. embrassa une formation de projectionniste, métier à l’abandon aujourd’hui. Avec son premier contrat en alternance, elle prit un appartement, une chambre de bonne sans autre douche qu’un tuyau à Paris. Boulevard Voltaire, onzième arrondissement de bohème pour moi toujours maintenant, les clefs du paradis résonnent dans ce lieu jadis si vivant. Pour lit, elle prit celui de son adolescence chez ses parents. Un petit lit une place, qui ne prenait pas de place.

J’étais évidemment chez elle la plupart du temps. Nous dormîmes pendant un an dans ce petit lit. L’année suivante, il nous suivit dans notre premier logement.

Aucun regret, juste des bons sentiments. Le dos en marmelade, les contorsions, le sommeil tardif,  l’impossibilité de mouvement semblent peu de choses face au rapprochement.

Nous possédons des petits gabarits. Nous sommes petits et mignons. Même ainsi, ce petit lit restait trop petit. Pourtant, notre proximité exhalait quelque chose de touchant. Nous ne fûmes jamais si proches d’une autre personne. Nous ne fûmes jamais si proches que de nous deux en même espace et temps.

Je garde de ces positions de fakir un souvenir incandescent, comme si les lombaires en compote était une bénédiction, un souvenir de jeunesse à chérir.

Boulevard Voltaire dans le XI ème arrondissement, la vie coulait douce et le lit n’avait qu’une place, si petit que nous étions entrelacés, sans le vouloir, par le destin énamouré.

Terminons par une petite poésie :-)❤

Poésie d’amour: Dormir avec L.

Dans un petit lit
Deux oisillons faisaient leur nid
Ils ne pensaient à rien
Ils s’aimaient de rien
Ils vivaient l’amour pas à pas
Comme si le reste n’existait pas.

Les orages passaient
L’amour triomphait
Leurs yeux toujours s’illuminaient
L. et J. ensemble dormaient.

Chapitre XXVI :J’ai encore rêvé d’elle.

Quatre mois après avoir dormi avec elle une dernière fois, elle commence à me manquer. Ce n’est pas un manque puéril, maladif, sporadique ou compulsif. C’est bien plus profond. C’est un manque lancinant, qui se révèle par instants, mais constamment présent. C’est le manque de sa présence. Elle a d’ailleurs déteint sur moi beaucoup plus que je ne le pensais.

Je rêve d’elle ces dernières semaines. Ce n’était pas le cas avant. Je rêve d’elle au réveil quand on ne peut contrôler les images qui nous viennent. À chaque fois, elle est même. Elle sourit. Je ne me vois pas, mais je sais que je souris aussi. Je souris à elle et à la vie, tout comme elle. Je revois en songe ce visage que j’aimais tant, ce sourire que je chérissais. Dans mes songes, rien d’autre n’est important.

Je ne fais pas de cauchemars avec elle, jamais. Mes rêves paraissent vrais, tellement proche d’une réalité qui a existé. Sa voix, ses postures, ses mimiques sont celles que j’ai connues pendant très longtemps. Mes rêves sont simples, comme mon coeur. Ils participent à la réalisation de la pureté et de la profondeur de mes sentiments.

Elle a déteint sur moi. Elle m’a laissé plus de rêves que je n’en avais auparavant. Je me surprends à faire attention aux heures miroirs que je vois maintenant souvent. Les coïncidences et les signes me font réfléchir. Ce qu’elle pensait de moi, de ma personnalité, des choix que je devais faire me revient aussi. Elle n’avait pas tort. Ses conseils me manquent encore. Je ne m’étais pas rendu compte d’avoir baigné à ce point dans son univers, d’en être imprégné.

En écrivant, je change. Mon rapport à elle devient plus évident. Dans les lignes couchées s’inscrit une substance, dérivent les fils tissés au fur et à mesure des années. En écrivant, je comprends aussi tout ce que je ne lui ai pas dit. Je souffre à rebours de n’avoir pas assez partagé avec celle que j’aimais.

En écrivant, elle manque, car j’aurais adoré écrire avec elle. Si cela ne se passe jamais, cela restera un regret.

Comme dans le fameux poème de Louise Labbé « Je vis, je meurs; je me brûle, et me noie », j’ai parfois l’impression d’un télescopage d’émotions et de sensations dans mon cerveau et dans mon coeur. Elle m’a laissé cela aussi, moi qui était beaucoup plus linéaire et rationnel. Elle a déteint sur moi en me transmettant ses contradictions. Elle était pour moi plus que ce que je pensais, une muse, une amante, une amie, ma famille, ma mie, mais aussi un pilier de mes songes, un être complémentaire, une donneuse d’émotions et de sensations. Seulement, ce qu’elle m’a laissé, sans elle, je ne sais pas trop quoi en faire….(À suivre…)

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