Analyse linéaire excipit Bel-Ami, passage « Bel-Ami à côté de Suzanne…au sortir du lit », Maupassant,1885.

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Bel-Ami, excipit, extrait de « Bel-Ami, à genoux à côté de Suzanne » à « au sortir du lit », Maupassant,1885.

L’encens répandait une fine odeur de benjoin, et sur l’autel le sacrifice divin s’accomplissait ; l’Homme-Dieu, à l’appel de son prêtre, descendait sur la terre pour consacrer le triomphe du baron Georges Du Roy.

Bel-Ami, à genoux à côté de Suzanne, avait baissé le front. Il se sentait en ce moment presque croyant, presque religieux, plein de reconnaissance pour la divinité qui l’avait ainsi favorisé, qui le traitait avec ces égards. Et sans savoir au juste à qui il s’adressait, il la remerciait de son succès.

Lorsque l’office fut terminé, il se redressa, et, donnant le bras à sa femme, il passa dans la sacristie. Alors commença l’interminable défilé des assistants. Georges, affolé de joie, se croyait un roi qu’un peuple venait acclamer. Il serrait des mains, balbutiait des mots qui ne signifiaient rien, saluait, répondait aux compliments : « Vous êtes bien aimable. »

Soudain il aperçut Mme de Marelle ; et le souvenir de tous les baisers qu’il lui avait donnés, qu’elle lui avait rendus, le souvenir de toutes leurs caresses, de ses gentillesses, du son de sa voix, du goût de ses lèvres, lui fit passer dans le sang le désir brusque de la reprendre. Elle était jolie, élégante, avec son air gamin et ses yeux vifs. Georges pensait : « Quelle charmante maîtresse, tout de même. »

Elle s’approcha un peu timide, un peu inquiète, et lui tendit la main. Il la reçut dans la sienne et la garda. Alors il sentit l’appel discret de ses doigts de femme, la douce pression qui pardonne et reprend. Et lui-même il la serrait, cette petite main, comme pour dire : « Je t’aime toujours, je suis à toi ! »

Leurs yeux se rencontrèrent, souriants, brillants, pleins d’amour. Elle murmura de sa voix gracieuse :

— À bientôt, monsieur.

Il répondit gaiement :

— À bientôt, madame.

Et elle s’éloigna.

D’autres personnes se poussaient. La foule coulait devant lui comme un fleuve. Enfin elle s’éclaircit. Les derniers assistants partirent.

Georges reprit le bras de Suzanne pour retraverser l’église.

Elle était pleine de monde, car chacun avait regagné sa place, afin de les voir passer ensemble. Il allait lentement, d’un pas calme, la tête haute, les yeux fixés sur la grande baie ensoleillée de la porte. Il sentait sur sa peau courir de longs frissons, ces frissons froids que donnent les immenses bonheurs. Il ne voyait personne. Il ne pensait qu’à lui.

Lorsqu’il parvint sur le seuil, il aperçut la foule amassée, une foule noire, bruissante, venue là pour lui, pour lui Georges Du Roy. Le peuple de Paris le contemplait et l’enviait.

Puis, relevant les yeux, il découvrit là-bas, derrière la place de la Concorde, la Chambre des députés. Et il lui sembla qu’il allait faire un bond du portique de la Madeleine au portique du Palais-Bourbon.

Il descendit avec lenteur les marches du haut perron entre deux haies de spectateurs. Mais il ne les voyait point ; sa pensée maintenant revenait en arrière, et devant ses yeux éblouis par l’éclatant soleil flottait l’image de Mme de Marelle rajustant en face de la glace les petits cheveux frisés de ses tempes, toujours défaits au sortir du lit.

FIN
Deuxième livre, chapitre X, Bel-Ami, Maupassant, 1885.

Exemple d’une analyse linéaire de l’excipit de Bel-Ami, de « Bel-Ami à côté de Suzanne » à « au sortir du lit », deuxième livre, chapitre X, Maupassant, 1885.

Introduction :

L’oeuvre de Maupassant apparaît comme hétéroclite. Maître du réalisme, et du naturalisme à travers ses romans Une vie, Pierre et Jean, ou Bel-Ami, il reste une référence du de la nouvelle fantastique française à travers le Horla. Disciple de Flaubert, il a dessiné avec constance la représentation des classes sociales de la fin du XIX ème siècle. (accroche, amorce, première partie de l’introduction avec informations sur l’auteur, son époque et son œuvre).

L’extrait présenté est l’excipit, c’est à dire la fin du roman. Il nous expose un Georges Duroy satisfait de lui-même, concentré sur sa personne lors de son mariage. Le personnage éponyme, Bel-Ami, a réussit au-delà de toute ses espérances, mais il considère, jusqu’à sa femme, toutes les personnes comme secondaires par rapport à lui, sauf sa maîtresse. Le dénouement du roman appuie sur le caractère opportuniste, amoral, immoral du personnage principal, intéressé juste par lui-même durant son mariage. (Présentation générale du texte)

Quel jugement Maupassant porte-t-il sur son personnage à la de l’oeuvre?(Problématique)

La composition du texte suit quatre mouvements: la fin de la cérémonie de mariage (l.1-7), les remerciements (l.8-11), les retrouvailles avec Mme de Marelle (l12-26), et le triomphe de Georges. (Annonce du plan)

 

Premier mouvement: la fin de la cérémonie.

-Début de la scène qui insiste sur l’odorat « fine odeur de benjoin »(l.1), réalisme de la scène.

– atmosphère religieuse au début du passage. Champ lexical de la religion: « l’autel », « le sacrifice », « divin », l’Homme-Dieu », « prêtre ». Georges est portée par une vision mystique.

– description centrée sur Georges, « le triomphe du baron Georges Du Roy », moment exceptionnel, rappel au passage de la nouvelle condition sociale nobiliaire de Bel-Ami.

-première mention de sa femme, de Suzanne (l.4). La seule autre occurrence de son nom dans le texte est l.26. Les deux fois, elle est mentionnée, car elle se tient à côté de Georges. Impression qu’elle n’a qu’un rôle secondaire à son propre mariage. Son mari ne la regarde pas, entièrement égocentrique et narcissique.

-l.5-6: énumération « presque croyant, presque religieux…ces égards ». De nouveau référence à la religion. Georges se pense être un « élu ». Sublimation mystique de son être.

– De nouveau ici, réalisme avec l’ironie « sans savoir au juste à qui il s’adressait ». Georges n’est pas croyant, et l’auteur se moque de sa religiosité superstitieuse.

Les deux premiers paragraphes closent la cérémonie de mariage, et nous expose un Georges Duroy illuminé, envahi par le bonheur de sa réussite.

 

Deuxième mouvement: les remerciements (l.8-11)

-passage de transition en un petit paragraphe.
– ironie d’une terme « assistants » (l.9) qui sont en fait des invités. Une nouvelle fois prétention de Georges Duroy.

– métaphore royale : « un roi qu’un peuple venait acclamer. »(l.10). Les invités sont donc vus comme les spectateurs du sacre de Georges.
– bonheur hyperbolique de Georges : « affolé de bonheur », qui s’exprime aussi par son activité effrénée, accumulation d’actions: « Il serrait des mains, balbutiait des mots, qui ne signifiaient rien, saluait, répondait aux compliments »

– réalisme du discours direct: « Vous êtes bien aimable. », aspect mécanique, automatique de la répétition de la même formule.

Troisième mouvement: les retrouvailles avec Mme de Marelle. (l.12-26)

– l’adverbe « Soudain » marque un changement, l’irruption d’un fait nouveau.

– « Mme de Marelle », avec lui-même et Suzanne, seul personnage dont l’identité est donnée, et pour elle le nom. Signe de respect, d’affection, d’importance.

– énumération sensuelle (l.12-14): « baisers », « caresses »,  « son de sa voix », « lèvres », « désir ». Synesthésie pour se rappeler Mme de Marelle, réalisme du passage et insistance sur les sens: toucher, l’ouïe, le goût, la vision.
– éloge des Mme de Marelle (l.15): « jolie, élégante », « yeux vifs », « charmante ».
– discours direct de nouveau avec point de vue interne de Georges. L’emphase du pronom exclamatif « Quelle », ainsi que l’emploi du terme « maîtresse » indique bien l’immoralité de Georges le jour de son mariage.

– l.17: énumération sur l’attitude de Mme de Marelle, changement de point de vue: « Elle s’approcha un peu timide, un peu inquiète, et lui tendit la main. ». Impression de rapidité, presque d’essoufflement de Mme de Marelle. Tension presque sexuelle entre les deux personnages.

– De nouveau appel au sens : « doigts de femme, la douce pression »(l.18). Par le toucher explose la sensualité.

– Contact physique, rapprochement, scène de coup de foudre entre deux amoureux: « Je t’aime toujours, je suis à toi! ». Déclaration d’amour intérieure de Georges Duroy.

– Ensuite de la ligne 21 à 26, scène cinématographique. Point de vue externe.

– Deux répliques anodines en apparence, mais fondamentales par les sens convoqués : la vision, jeu des regards « Leurs yeux se rencontrèrent… », et l’ouïe « voix gracieuse ». À la fin de la scène, mouvement « Elle s’éloigna », sous-entendu pour mieux revenir.

– Enfin, notons la solitude des deux amants, car le bruit environnant, et les gens ne sont plus présents pendant leurs retrouvailles. L’auteur sort cette scène du tableau général de la cérémonie afin d’appuyer sur son importance.

Dernier mouvement: Le triomphe de Georges (l.27-Fin).

– Mme de Marelle partie, l’intimité laisse place au monde extérieur, à la mondanité, puis de nouveau aux sentiments de Georges Duroy.

– L’agitation revient sitôt Mme de Marelle envolée: « D’autres personnes se poussaient. » La comparaison « La foule coulait devant lui comme un fleuve » comparaison qui rappelle l’excitation du moment, et aussi l’impersonnalité des autres, par rapport à Mme de Marelle qui occupait ses pensées. la foule est vue comme un tout, dont personne en particulier ne se dégage.

– La ligne suivante rappelle la présence de Suzanne, de la mariée « Georges reprit le bras de Suzanne ». Encore ici, elle n’est évoquée qu’à ses côtés, que comme un personnage secondaire, subalterne. « pour retraverser l’église » fait resurgir la sainteté, la pureté du lieu après la sensualité apparente du moment entre Georges et son ancienne/future maîtresse. Il ne respecte rien, ni sa femme, ni le lieu sacré.

– Le dernier paragraphe revient sur sa félicité, son bonheur (hyperbole « immense bonheur »).Le monde est spectateur : « foule amassée, une foule noire, bruissante, venue pour lui ». Reprise du mot « peuple » avec « Paris » pour bien saisir ce sacre royal.

– Énumération montrant sa fierté : « calme, la tête haute, les yeux fixés ». Il sait être en représentation et fait attention à son allure.

– de nouveau les sensations sont convoquées, par réalisme, et pour bien faire comprendre que son état euphorique est psychique autant que physique: répétition du mot « frissons ».

– la répétition de « ensoleillée »(l.30) et « soleil »(l.40) représente l’avenir radieux de Bel-Ami.

– Ambition future de Georges « la Chambre des députés ». Tout lui paraît facile « un bond ». Après la position sociale, les femmes et l’argent, il veut le pouvoir. Figure de l’arriviste complet. Justement péjoratif de Maupassant sur les politiques à son époque. Hommes servant leur ambition, et non l’intérêt général.

– Enfin, la dernière phrase du roman revient sur la sensualité de Mme de Marelle « au sortir du lit ». Toujours concentré sur elle alors qu’il a sa femme au bras, et une foule devant lui « Il ne les voyait point ». Personnage égoïste, imbu de lui-même, ne réfléchissant que par ses sens: volupté, richesse, pouvoir. Archétype de l’arriviste de la fin du XIX émue siècle pour Maupassant.

 

Conclusion:

A travers cet excipit, Maupassant consacre la réussite matérielle et sociale de Georges Duroy. Il le présente comme un roi à Paris. Sûr de lui, il remercie la bonne fortune, car il sait qu’il ne possède pas les compétences pour sa nouvelle position. Bouffi d’orgueil, il se croit un élu de Dieu, un élu du peuple, un homme bientôt de pouvoir. Seulement, l’auteur avec réalisme nous rappelle sa personnalité détestable: prétentieux, égoïste, volage.(reprise des conclusions des parties)

Cette fin de Bel-Ami fait bien comprendre la construction par Maupassant d’un antihéros. Son personnage ne constitue pas évidemment un parangon de vertu. Il n’irradie pas de lui la bienveillance, la générosité, l’amabilité ou le courage. A travers l’ascension fulgurante d’un homme sans qualité, Maupassant porte un regard sans concession sur son époque, celle des arrivistes, des opportunistes.(réponse à la problématique)

Cette fin contraste avec le début. L’incipit décrit un homme presque misérable, sans avenir, confiné dans sa détresse financière et son emploi de petit fonctionnaire. À mettre en miroir l’incipit et l’excipit, on mesure le chemin parcouru par Georges Du Roy, ou plutôt par Bel-Ami, en séduisant les femmes.(ouverture)

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